Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T1.djvu/136

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Maurice Dupin, que sa mère et sa femme adoraient, avait été le chaînon qui les avait réunies l’une à l’autre, le petit dieu du foyer dont le culte pouvait concilier et unir ces deux parfaits contrastes. Du vivant de Maurice, les deux femmes étaient jalouses l’une de l’autre, car chacune aurait voulu posséder sans partage le cœur de Maurice. Après sa mort, elle reportèrent toutes deux sur sa fille cet amour passionné, exigeant et jaloux, et voulurent également, l’une et l’autre, l’absorber sans partage. De là, toute une série de scènes domestiques et une lutte acharnée qui agissaient de la façon la plus désastreuse sur l’éducation, le caractère et le précoce développement de la fillette. De là, toute une suite d’années pénibles dans son existence, de déceptions prématurées qui la faisaient se renfermer en elle-même et se méfier des hommes ; de là, ces passages subits d’une songerie sombre et morne à une gaîté sauvage et sans frein, qui s’emparait parfois d’elle, évolutions qui restèrent, presque jusqu’à l’âge mûr, le trait distinctif du caractère de George Sand. La mort du père, pour le dire en un mot, et la vie qu’elle mena entre les deux natures si dissemblables de sa mère et de son aïeule, exercèrent sur sa destinée une influence des plus graves. Leur commun malheur rapprocha pendant quelque temps les deux partis ennemis. Les deux femmes s’absorbèrent dans leur affreuse douleur, pendant que la petite Aurore, presque abandonnée à elle-même, jouait sans souci avec Ursule et Hippolyte. Mais la mère et l’aïeule ne pouvaient vivre longtemps en repos. Ni l’une ni l’autre ne pouvait se faire à l’idée que l’éducation de l’enfant ne lui fût pas confiée exclusivement. Au début, on se fit de part et d’autre des concessions pour vivre en paix et d’accord. Il y eut quelque condescendance de la part de la descendante d’une