Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/19

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pensant par eux-mêmes, sentant par eux-mêmes, se diversifiant davantage encore des autres, emprisonnés davantage aussi dans la carapace de leur personnalité. Quoi d’étonnant alors que tous les romans personnels de George Sand aient fini malheureusement pour l’un ou l’autre des amants, ou plutôt pour tous les deux. Il va sans dire que dans ces romans, comme partout ailleurs, celui des deux qui aimait le plus était le plus malheureux ; dans les histoires ordinaires d’amour, ce sort est presque toujours réservé à la femme ; mais dans les amours qu’a traversés George Sand, le malheur est souvent échu aux héros eux-mêmes, à ceux d’entre eux qui étaient plus faibles ou dont l’amour était plus fort.

En amour, le code est tout particulier et très étrange. En amour, celui-là a toujours tort qui aime davantage. Disons mieux : La victoire est à celui qui n’aime plus, n’aime pas encore ou n’aime pas du tout. Plus on vous aime, plus on vous est dévoué, plus on est sans défense, et plus celui qui aime est incapable de vous cacher la moindre nuance de ses pensées, ne fût-ce que pour défendre son âme contre vous, plus vous vous montrez négligent, cruel, méprisant. Ce qui vous aurait enchanté, vous eût paru le bonheur suprême, — si vous aviez aimé vous-même, — vous semble maintenant insupportable, vous ennuie, vous met hors de vous. En pareil cas vous seriez capable de haïr, et même de railler. Plus l’un des deux se montre bon, plus l’autre devient mauvais à son égard. Il vous écrit de longues lettres en y mettant tout son cœur, sans vous rien cacher, dans le désir de vous livrer encore et toujours toute son âme, tout son être dans l’éternel besoin de vous parler de soi, afin que vous sachiez tout — ces longues épîtres vous fatiguent, vous sont à