Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/218

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Et si, au moment où Everard admirait les étoiles de minuit et parlait avec calme de l’inconnu et de l’infini, que serait-il arrivé, — s’écrie George Sand, — si elle lui eût grossièrement demandé :

« À quoi cela sert-il ? Pourquoi se creuser et s’user le cerveau à des conjectures ? Cela donne-t-il du pain et des souliers aux hommes ? — Tu me répondrais : « Cela donne des émotions saintes et un mystique enthousiasme à ceux qui travaillent à la sueur de leur front pour les hommes ; cela leur apprend à espérer, à rêver à la Divinité, à prendre courage et à s’élever au-dessus des dégoûts et des misères de la condition humaine par la pensée d’un avenir, chimérique peut-être, mais fortifiant et sublime… À genoux, Sicambre, à genoux ! nous t’y mettrons bien… Ils t’y mettront bien, eux, les artistes véritables. Si tu savais ce que c’est que ces gens-là, quand ils observent leur évangile et qu’ils respectent la sainteté de leur apostolat ! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n’en suis pas, je l’avoue à ma honte !… »

C’est alors que jaillit de la plume de George Sand la page navrante, tant de fois citée, où elle se plaint avec amertume et douleur de ce que la misère, la préoccupation, le souci de ses enfants, la nécessité de travailler à date fixe la forçaient d’écrire à la hâte, sans lui laisser le temps de retoucher ses œuvres, l’obligeaient à violenter sa muse, qui s’en vengeait par des pages sombres et enfiellées, et glaçait son inspiration par le doute et le désespoir. Elle se souvient aussitôt du drame de Vigny : Chatterton[1], qu’elle avait vu, il n’y avait pas longtemps, et parle des souffrances d’un artiste, sévère pour lui-même, souffrances qu’il éprouve

  1. Voir plus haut ce que nous avons dit par rapport à ce drame.