Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T2.djvu/285

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Et le soir, en se couchant, M. Piffoël écrit à la date de ce même 1er juin : « J’ai fait à Duteil la théorie du mécontentement depuis minuit jusqu’à une heure. Je me suis mis en colère contre lui parce qu’il a voulu me soutenir qu’il était heureux presque à toutes les heures du jour. N’est-ce pas bien révoltant, en effet, de se voir traité de fou par ceux qui ne souffrent pas ? »

Le lendemain, la lettre de Michel est enfin arrivée, et son amie lui écrit :

« Aujourd’hui tout est beau, le ciel et la terre. Mes amis sont bons, mon enfant sans défauts. Le soleil n’avait pas d’ardeur féroce. Le chemin était sans cailloux. J’ai fait cinq lieues à pied. Je suis fatiguée, mais sans souffrir. Tu m’aimes, tout est parfait. Hier soir je me suis disputée avec D… une partie de la nuit, en lui soutenant que tout est mal ; si c’était à recommencer, je lui soutiendrais, cette nuit, tout le contraire ! Tu es l’étoile polaire ; quand tu disparais, j’erre dans la nuit et dans l’orage. À demain, je tombe de sommeil, mais je suis heureuse[1]. »

Mais Piffoël, tout en notant aussi qu’il a reçu une lettre d’Everard, et qu’il a « fait cinq lieues à pied », se hâte d’y ajouter cette réflexion refroidissante : « Du moment que la vie est supportable, il n’y a pas à l’examiner. On gâterait un jour de calme en y regardant de près. Ne sommes-nous jamais gouvernés que par un sentiment qui est comme l’œil à travers lequel toutes nos idées nous apparaissent et qui seul apprécie toutes choses, tandis que la raison rectifie très faiblement les erreurs de la vision ? »

On voit bien que le pauvre Piffoël ne se fait plus d’illu-

  1. Lettres de femme. (Revue Illustrée. 1891, n° 123.)