Page:Kipling - Au hasard de la vie, trad. Varlet, 1928.djvu/11

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écartant sa main noueuse. Une histoire qu’on raconte est vraie durant tout le temps qu’on met à la raconter. Et quant à ce qu’ils en disent… Tu sais comment Bilas Khan, qui fut le prince des conteurs, a dit à celui qui se moquait de lui dans le grand gîte d’étape sur la route de Jhelum : « Continue, mon frère, et achève ce que j’ai commencé. » Et celui qui se moquait reprit l’histoire, mais comme il n’avait ni le ton ni la manière il finit par s’arrêter court, et les pèlerins qui étaient là à souper l’abreuvèrent d’injures et de coups la moitié de la nuit.

— D’accord, mais pour mes compatriotes, puisqu’ils ont donné de l’argent, c’est leur droit ; de même que nous pourrions faire des reproches à un cordonnier si les chaussures qu’ils nous a livrées se décousaient. Si jamais je fais un livre tu le verras et tu jugeras.

— Et le perroquet dit à l’arbre qui allait tomber : « Attends, frère, je m’en vais te chercher un étai ! » dit Gobind avec un sourire sarcastique. Dieu m’a accordé quatre-vingts ans et peut-être un peu plus. Arrivé où j’en suis je ne dois plus voir qu’une faveur dans chaque jour successif qui m’est accordé. Fais vite.

— De quelle façon, repris-je, vaut-il mieux se mettre à l’œuvre, dis-moi, ô le premier de ceux qui enfilent des perles avec leur langue ?

— Comment le saurais-je ? Mais après tout (il réfléchit un peu) pourquoi ne le saurais-je pas ? Dieu a fait un grand nombre de têtes, mais il n’y