Page:Kipling - Au hasard de la vie, trad. Varlet, 1928.djvu/9

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vivait déjà en un temps qui précéda celui où les Anglais arrivèrent à moins de deux cent cinquante lieues de la Chubara de Dhunni Bhagat.

Quand nous eûmes commencé à nous mieux connaître l’un et l’autre, Gobind se mit à me raconter des histoires de sa voix creuse qui ressemblait fort à un roulement d’artillerie lourde sur un pont de bois. Ses histoires étaient vraies, mais pas une sur vingt ne pourrait être imprimée dans un livre anglais, parce que les Anglais s’appesantissent sur des choses qu’un indigène renverrait à une occasion plus favorable ; et celles à quoi il ne penserait pas deux fois, un indigène s’y appesantira indéfiniment. C’est pourquoi indigènes et Anglais se considèrent l’un l’autre avec stupeur par-dessus de tels abîmes d’incompréhension.

— Et quel est, me dit Gobind un dimanche soir, quel est ton honorable métier, et par quel moyen gagnes-tu ton pain quotidien ?

— Je suis, lui répondis-je, un kerani… quelqu’un qui écrit avec une plume sur du papier, sans être au service du gouvernement.

— Alors qu’est-ce que tu écris ? fit Gobind. Approche-toi, car le jour tombe et je ne vois plus ta figure.

— J’écris sur toutes choses qui sont à la portée de mon entendement et sur beaucoup qui ne le sont pas. Mais surtout j’écris sur la vie et la mort, sur les hommes et les femmes, sur l’amour et la destinée dans la mesure de mes capacités, en racontant l’histoire par les bouches d’une, deux personnes ou