Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/122

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examens et devait redoubler une classe. Il était en réalité trop jeune pour entrer dans les classes spéciales ; mais notre père était cependant très courroucé contre lui et il ne voulut pas nous permettre de nous voir l’un l’autre ! J’étais très triste. Nous n’étions plus des enfants et nous avons tant de choses à nous dire ! J’essayai d’obtenir la permission d’aller chez notre tante Soulima où je pourrais rencontrer Alexandre ; mais on m’opposa un refus absolu. Après que notre père se fut remarié on ne nous autorisa jamais à revoir la famille de notre mère.

Ce printemps-là, notre maison de Moscou était pleine de convives. Chaque soir, les salons étaient inondés de lumière, la musique jouait, le confiseur était fort occupé à faire des glaces et de la pâtisserie ; dans la grande salle on jouait aux cartes jusqu’à une heure fort avancée. J’errais comme une âme en peine à travers les salles brillamment éclairées et je me sentais malheureux.

Un soir, après dix heures, un serviteur me fit signe et me dit de venir au vestibule. J’y allai. « Viens chez les cochers, » me chuchota le veux Frol. « Alexandre Alexeiévitch est ici. »

Je traversai la cour à la hâte, escaladai le perron qui menait chez les cochers et entrai dans une vaste pièce à demi obscure où je vis Alexandre installé à l’immense table des domestiques.

— « Sacha, mon chéri, comment es-tu venu ? » et nous tombâmes immédiatement dans les bras l’un de l’autre, nous caressant et incapables de parler tant nous étions émus.

— « Chut ! chut ! ils peuvent vous entendre, » dit la cuisinière des serviteurs, Praskovia, en essuyant ses larmes avec son tablier. « Pauvres orphelins ! ah, si seulement votre mère vivait ! »

Le vieux Frol inclinait la tête très bas et ses yeux clignotaient.

« — Écoute un peu, Pétia, pas un mot à personne, à personne, » dit-il, tandis que Praskovia posait sur la