Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/124

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donné les joueurs de cartes et il l’avait prié de le prendre. Alexandre prit ce qu’il lui fallait pour louer un fiacre, et c’est ainsi qu’il put arriver plus tôt que lors de sa première visite.

Il avait l’intention de revenir le lendemain, mais c’eût été pour une certaine raison trop dangereux pour les domestiques, et nous décidâmes de nous quitter jusqu’à l’automne. Une courte note « officielle » m’apprit le lendemain qu’on ne s’était pas aperçu de ses escapades nocturnes. Mais comme le châtiment aurait été terrible si on l’avait découvert ! Il est affreux d’y penser : on l’aurait fouetté devant le corps des Cadets, puis on l’aurait emporté, évanoui, sur un drap, et on l’aurait envoyé dans un bataillon de « fils de soldats ». Tout était possible en ces temps-là.

Ce que nos serviteurs auraient eu à souffrir pour nous avoir cachés, si notre père avait eu vent de l’affaire, aurait été également terrible ; mais ils savaient garder un secret et ne pas se trahir les uns les autres. Tous avaient connaissance des visites d’Alexandre, mais aucun d’eux n’en dit mot à quelqu’un de la famille. Eux et moi, nous fûmes les seuls dans la maison à connaître l’affaire.

* * *

Cette même année je pus étudier de plus près la vie du peuple, et cette première tentative me rapprocha davantage de nos paysans en me les faisant voir sous un nouveau jour. Elle me fut aussi très utile plus tard, en Sibérie.

Chaque année au mois de juillet, le jour de « Notre-Dame de Kazan » qui était la fête de notre église, il y avait une foire assez importante à Nikolskoïé. Des marchands venaient des villes voisines, et des milliers de paysans affluaient de cinquante kilomètres à la ronde, ce qui donnait pour quelques jours à notre village un aspect des plus animés. Une remarquable description des foires de la Russie méridionale venait précisément cette année-là d’être publiée par le slavophile Aksakov,