Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/227

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


et il m’avertit que si les autorités chinoises m’arrêtaient et m’emmenaient à Pékin, puis à la frontière russe à travers le Gobi, dans une cage sur un chameau, comme c’était leur coutume, je ne devrais pas le trahir en me nommant. J’acceptai naturellement toutes les conditions, la tentation de visiter une contrée qu’un Européen n’avait jamais vue étant trop grande pour un explorateur.

Ce n’aurait pas été facile de cacher mon identité tant que je fus en Tranbaïkalie. Les Cosaques sont des gens à l’esprit tout à fait inquisiteur — de vrais Mongols — et dès qu’un étranger vient dans un de leurs villages, tout en le traitant avec la plus grande hospitalité, le maître de la maison où il descend fait subir au nouveau venu un interrogatoire en règle.

— Un voyage ennuyeux, hein ? commencera-t-il ; la route est longue depuis Tchita, n’est-ce pas ? Et peut-être est-elle encore plus longue pour celui qui vient d’au-delà de Tchita ? Par exemple d’Irkoutsk ? Vous y faites du commerce, je pense ? Beaucoup de marchands viennent de là. Vous allez aussi à Nertchinsk, probablement ? — Puis on est souvent marié à votre âge ; et vous aussi, vous devez avoir laissé une famille derrière vous, je suppose ? Beaucoup d’enfants ? Pas rien que des garçons, je pense ? » Et il continuera ainsi pendant des heures.

Le chef des Cosaques de l’endroit, le capitaine Buxhövden connaissait ses gens, aussi avions-nous pris nos précautions. A Tchita et à Irkoutsk nous nous étions souvent amusés, entre amateurs, à jouer des pièces, de préférence des drames d’Ostrovsky, où les scènes se passent presque toujours entre gens de la classe marchande. Je jouai plusieurs fois dans différents drames et je trouvais tant de plaisir à tenir un rôle, qu’un jour j’écrivis à mon frère une lettre enthousiaste, pour lui confesser mon désir passionné d’abandonner la carrière militaire et de me consacrer à la scène. En général je jouais les jeunes marchands, et j’avais si bien attrapé leur manière de parler et de gesticuler et de boire le thé