Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/282

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Mouraviev avait promis d’anéantir les éléments radicaux de Pétersbourg, et tous ceux dont le passé était à un degré quelconque entaché de radicalisme vivaient dans la crainte de tomber sous les griffes du « bourreau ». Ils évitaient avant tout de fréquenter des jeunes gens, de peur d’être impliqués avec eux dans quelques sociétés politiques dangereuses. C’est ainsi qu’un abîme se creusait, non seulement entre les « pères » et les « fils », comme Tourguénev l’a décrit dans son roman, non seulement entre deux générations, mais aussi entre tous les hommes entre deux générations, mais aussi entre tous les hommes qui avaient passé la trentaine et les jeunes gens qui venaient d’avoir vingt ans. Ainsi les jeunes Russes étaient non seulement mis dans la nécessité de combattre dans leurs pères les défenseurs du servage, mais ils se voyaient complètement abandonnés par leurs frères aînés, qui ne voulaient pas les suivre dans leurs tendances socialistes et redoutaient même de leur prêter appui dans leur lutte pour la conquête d’une plus grande liberté politique. Je me demande s’il n’y a jamais eu dans l’histoire un fait pareil à celui-ci : une armée de jeunes gens engageant la lutte contre un ennemi aussi formidable que l’absolutisme russe, abandonnés par leurs pères et même par leurs frères aînés, quoique ces jeunes gens se fussent simplement efforcés de réaliser dans la vie l’héritage intellectuel de ces mêmes pères et frères ? Livra-t-on jamais un combat dans des conditions plus tragiques que celles-ci ?