Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/290

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banques foncières qui exploitaient leur situation embarrassée, ils avaient fini par se retirer à la campagne ou dans les villes de province, pour y être bientôt oubliés. Leurs maisons étaient occupées par les « nouveaux venus » — négociants riches, constructeurs de chemins de fer, etc. — tandis que dans presque toutes les anciennes familles qui restaient encore dans le Vieux Quartier des Écuyers, une vie nouvelle s’agitait cherchant à établir ses droits sur les ruines de l’ancienne. Quelques généraux en retraite qui fulminaient contre le nouvel état de choses et soulageaient leur colère en prédisant à la Russie une ruine certaine et rapide sous le régime nouveau étaient désormais, avec quelques parents de passage à Moscou, la seule compagnie de mon père. De notre nombreuse parenté, qui comptait dans ma jeunesse près de vingt familles rien qu’à Moscou, il n’en restait que deux dans la capitale, et encore avaient-elles suivi le courant de la vie nouvelle, les mères discutant avec leurs fils et leurs filles les questions d’écoles populaires et d’universités pour femmes. Mon père les considérait avec mépris. Ma belle-mère et ma plus jeune demi-sœur Pauline, qui n’avaient pas changé, le consolaient de leur mieux ; mais elles-mêmes se sentaient étrangères dans ce milieu inaccoutumé.

Mon père avait toujours été dur et extrêmement injuste à l’égard de mon frère Alexandre, mais Alexandre était absolument incapable de garder rancune à qui que ce fût. Lorsqu’il entra dans la chambre de malade de mon père, avec ce regard profond et bienveillant de ses yeux bleu foncé et ce sourire où se révélait son infinie bonté, il trouva immédiatement ce qu’il fallait faire pour accommoder plus confortablement le malade dans son fauteuil et il le fit aussi naturellement que s’il n’avait quitté la chambre que quelques heures auparavant. Mon père en fut abasourdi et il le regardait, incapable de comprendre. Notre visite apporta un peu de vie dans la maison solitaire et sombre ; des soins plus éclairés furent prodigués au malade ; ma belle-mère, Pauline, les