Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/346

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les premiers à me confirmer dans cette résolution. Ce ne serait pas bien, disaient-ils, d’agir autrement. Je me mis donc énergiquement au travail pour terminer mes ouvrages de géologie et de géographie.

Les réunions de notre cercle étaient fréquentes et je n’en manquais pas une. Nous avions l’habitude de nous rencontrer dans un quartier suburbain de Pétersbourg, dans une petite maison que Sophie Pérovskaïa avait louée sous le faux nom et avec le faux passeport d’une femme d’ouvrier. Elle appartenait à une famille très aristocratique et son père avait été pendant quelque temps gouverneur militaire de Pétersbourg ; mais avec l’assentiment de sa mère, qui l’adorait, elle avait quitté la maison paternelle pour suivre les cours d’une école supérieure et avec les trois sœurs Kornilov — filles d’un riche manufacturier — elle avait fondé ce petit cercle d’études qui dans la suite devint notre cercle. Et maintenant, en voyant cette femme d’artisan, vêtue d’une robe de coton, les pieds chaussés de bottes d’hommes, la tête couverte d’un fichu de cotonnade, porter sur ses épaules ses deux seaux d’eau puisés dans la Néva, personne n’aurait reconnu en elle la jeune fille qui quelques années auparavant brillait dans les salons les plus aristocratiques de la capitale. Elle était notre favorite à tous, et chacun de nous, en entrant dans la maison, avait pour elle un sourire particulièrement amical — même quand elle nous cherchait querelle à cause de la boue que nous apportions avec nos grosses bottes de paysans et nos peaux de moutons, après avoir traversé les rues fangeuses des faubourgs, car elle se faisait un point d’honneur de tenir la maison relativement propre. Elle s’efforçait alors de donner à son petit visage de jeune fille, innocent et pétillant d’intelligence, l’expression la plus sévère. Au point de vue moral c’était une « rigoriste », mais elle n’avait rien de la sermonneuse. Quand elle n’était pas contente de la conduite de quelqu’un, elle lui lançait de dessous ses sourcils un regard sévère ; mais on décelait dans ce regard sa nature franche et généreuse,