Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/360

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de paysans, nous passions inaperçus et nous continuions nos visites dans ces lieux dangereux. Mais Dmitri et Serge, dont les noms avaient acquis une grande notoriété dans les quartiers populaires, étaient activement recherchés par la police ; et s’ils avaient été rencontrés par hasard au cours d’une descente de police chez des amis, ils auraient été arrêtés sur-le-champ. Il y eut des moments où Dmitri était obligé de chercher chaque soir un nouvel abri pour pouvoir y passer la nuit dans une sécurité relative. « Puis-je passer la nuit chez vous ?... » demandait-il, en entrant dans la chambre de quelque camarade à dix heures du soir. « Impossible ! mon logement a été étroitement surveillé. Allez plutôt chez N***. » « J’en viens justement et il me dit que les mouchards foisonnent dans le voisinage. » — « Alors, allez chez M*** ; c’est un de mes grands amis et il est à l’abri de tout soupçon. Mais c’est loin d’ici, et il faut que vous preniez une voiture. Voilà de l’argent ! » Mais, par principe, Dmitri ne voulait pas prendre de voiture, et il allait à pied à l’autre bout de la ville pour chercher un refuge, ou bien il finissait par aller chez un ami dont l’appartement pouvait recevoir à chaque instant la visite de la police.

Au commencement de janvier 1874, un autre lieu de réunion, notre principal foyer de propagande parmi les tisserands, fut découvert. Quelques-uns de nos meilleurs propagandistes disparurent derrière les portes de la mystérieuse Troisième Section. Notre cercle se rétrécissait, les réunions générales étaient de plus en plus difficiles, et nous faisions d’énergiques efforts pour former de nouveaux cercles de jeunes gens qui pourraient continuer notre œuvre quand nous serions tous arrêtés. Tchaïkovsky était dans le sud et nous obligeâmes positivement Dmitri et Serge à quitter Pétersbourg. Nous ne restions plus que cinq ou six pour expédier toutes les affaires de notre cercle. Je me proposais aussi, dès que j’aurais déposé mon rapport à la Société de Géographie, d’aller vers le sud-ouest de la Russie et d’y fonder une