Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/382

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


d’actes et de documents relatifs à la période moscovite de l’histoire de la Russie. Je pris goût non seulement à la lecture des Annales Russes, particulièrement celles de la République démocratique de Pskov au moyen âge — c’est peut-être le meilleur document qu’il y ait en Europe pour l’étude de ce genre de cités médiévales — mais je lus aussi avec plaisir toutes sortes de documents arides — contrats, inventaires, etc., de cette époque - et jusqu’à la Vie des Saints, qui contient parfois des faits de la vie réelle des masses que l’on ne saurait trouver ailleurs. Je lus aussi un grand nombre de romans et je m’arrangeai même une petite fête pour le soir de Noël. Mes parents m’avaient envoyé pour ce jour-là les Contes de Noël, de Dickens, et je passai ce jour de fête à lire les belles créations du grand romancier, qui m’arrachaient des rires et des larmes.

* * *

Ce qu’il y avait de terrible, c’était le silence lugubre qui régnait tout autour de moi. En vain je frappais contre les murs et je battais le plancher du pied, attendant que le moindre bruit me répondît. Je n’entendais rien. Un mois se passa, puis deux, trois, quinze mois, mais personne ne répondait à mes coups. Nos n’étions que six, disséminés dans les trente-six casemates d’un étage de ce bastion — la plupart de mes camarades arrêtés étaient enfermés dans la prison Litovski. Quand le sous-officier venait me prendre dans ma cellule pour faire une promenade et que je lui demandais : « Quel temps avons-nous aujourd’hui ? Pleut-il ? » il me jetait un furtif regard de côté et sans dire un mot il se retirait promptement derrière la porte, où une sentinelle et un autre sous-officier l’observaient. Le seul être vivant de qui je pouvais entendre quelques mots était le colonel, qui venait tous les matins dans ma cellule me dire « bonjour » et de demander si je désirais acheter du tabac ou du papier. J’essayais d’engager une conversation avec lui, mais il jetait aussi des regards furtifs sur le sous-officier qui se tenait dans l’entre-baillement de la