Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/424

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vaste et profonde connaissance des manifestations de la vie humaine sous tous les climats et à tous les âges de la civilisation ; dont les livres comptent parmi les meilleurs du siècle ; dont le style, d’une beauté saisissante, émeut l’âme et la conscience ; c’est l’homme qui, en entrant dans les bureaux d’un journal anarchiste, dit au rédacteur — même si celui-ci n’est auprès de lui qu’un enfant : « Dites-moi ce que je dois faire ? » et qui s’assoit, comme un simple chroniqueur, pour remplir une lacune de tant et tant de lignes dans le numéro du journal qui doit paraître. Pendant la Commune de Paris il prit simplement un fusil et se mit dans les rangs ; et s’il invite un collaborateur à travailler à un volume de sa Géographie, célèbre dans le monde entier, et que le collaborateur lui demande timidement : « Que dois-je faire ? » il lui répond : « Voici les livres, voilà une table. Faites comme il vous plaira. »

À côté de lui il y avait Lefrançais, un homme déjà âgé, ancien professeur, qui avait été exilé trois fois dans sa vie : après les Journées de juin 1848, après le Coup d’État de Napoléon, et après 1871. Ex-membre de la Commune, et par conséquent l’un de ceux qui avaient, dit-on, quitté Paris en emportant des millions dans leurs poches, il travaillait comme homme d’équipe au chemin de fer de Lausanne, et il faillit succomber à cette tâche qui réclamait des épaules plus jeunes que les siennes : une lourde plaque de tôle, qu’il déchargeait d’un wagon avec trois autres ouvriers, faillit lui arracher la vie. Son livre sur la Commune de Paris est le seul qui mette dans sa vraie lumière la véritable importance historique — communaliste — de ce mouvement. « Pardon, je suis un communaliste, et non un anarchiste, disait-il. Je ne puis pas travailler avec des fous comme vous ; » et il ne travaillait avec personne qu’avec nous, « car, disait-il, vous autres fous, vous êtes encore les hommes que j’aime le mieux. Avec vous on peut travailler et rester soi-même. »

Un autre ex-membre de la Commune de Paris qui vivait avec nous, était Pindy, un charpentier du nord de