Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/95

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toutes les lèvres. Nous désignions les autres officiers par leurs surnoms, mais personne n’osait donner un surnom à Girardot. Une sorte de mystère s’attachait à sa personne, comme s’il avait été omniscient et omniprésent. Il est vrai qu’il passait tout le jour et une partie de la nuit à l’école. Même lorsque nous étions en classe, il rôdait partout, visitant nos tiroirs, qu’il ouvrait avec ses propres clefs. Il passait une partie de la nuit à inscrire dans des calepins, dont il avait toute une bibliothèque, les divers défauts et les qualités des enfants, dans des colonnes séparées, à l’aide de singes spéciaux et d’encres de différentes couleurs.

Les jeux, les plaisanteries, les conversations s’interrompaient dès que nous le voyions s’avancer lentement à travers nos salles spacieuses, la main dans la main d’un de ses favoris, balançant son corps d’arrière en avant. Il souriait à un des garçons, en regardait un autre fixement dans les yeux, jetait un coup d’œil indifférent à un troisième et sa lèvre avait une légère contorsion quand il passait près d’un quatrième ; et c’est ainsi que chacun savait qu’il aimait le premier enfant, que le second lui était indifférent, qu’à dessein il ne remarquait pas le troisième et qu’il avait de l’antipathie pour le quatrième. Cette antipathie suffisait à terrifier la plupart de ses victimes, d’autant plus qu’on n’en pouvait donner la raison. Cette aversion muette, sans cesse affichée, et ces regards soupçonneux ont réduit plus dun enfant au désespoir. Pour d’autres le résultat fut l’annihilation complète de la volonté, ainsi que l’a montré l’un des Tolstoï — Théodore, un élève de Girardot, lui aussi — dans une nouvelle autobiographique, les Maladies de la Volonté.

La vie intime du corps des pages était misérable sous la direction du Colonel. Dans les internats les élèves nouvellement entrés sont soumis à des brimades. Les « conscrits » sont ainsi mis à l’épreuve. que valent-ils ? Seront-ils « rapporteurs » ? Puis les « vétérans » aiment à montrer aux nouveaux la supériorité d’une fraternité