Page:Léon Daudet - Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux (I à IV).djvu/342

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son îlot d’excréments. La grande popularité, telle est sa truffe convoitée, et il la quête partout en grognant.

L’art dramatique est encore inondé par les laissés-pour-compte de Sardou, les vaudevilles chers à Sarcey et les lavasses du malheureux Ohnet, sans compter les horribles adaptations, par le juif Busnach, de la scatologie de Médan. Au poncif fade des Pailleron, des Delpit, aux inventions bavardes et biscornues de Dumas fils, s’oppose le poncif brutal du Théâtre libre, où André Antoine galvaude son merveilleux talent à monter et interpréter des niaiseries truculentes. C’est le temps de la fausse hardiesse, de ce qu’on appelle « le coup de gueule », succédant aux « tranches de vie » et au « document humain ». Le jargon sentimental et esthétique se mêle à l’argot. Le sens de la langue et de la syntaxe française s’obscurcit, en même temps que le sens de la grandeur française. On est fier de marcher à quatre pattes, d’étiqueter les scories de la société, et de faire un sort aux mauvaises odeurs.

Lemaître et Bourget mis à part, la critique littéraire a complètement disparu. Car Brunetière ne songe qu’à composer un personnage original, selon la recette académique, en collectionnant les contradictions ; et Faguet, sans discernement, distribue l’éloge ou le blâme, comme un tonneau d’arrosage plein d’encre, conduit en zigzags par un charretier ivre. La renommée de Taine est au zénith, inondant d’une lumière crue des détails ou des constructions théoriques artificielles, laissant dans l’ombre les lignes principales. Ses attaques contre la Révolution font le régal des conservateurs, mais conduites avec une légèreté pesante, elles négligent les arguments de fond et se contentent de vulgariser Barruel, Mallet du Pan, Mortimer-Ternaux, en y ajoutant le topo scientifique et moralisateur exigé vers 1890. Le grand Fustel de Coulanges est profondément inconnu du public, et nul en dehors des spécialistes ne fait attention aux admirables travaux de Luchaire.

L’aventurier levantin, Alfred Edwards, en fondant le Matin, et Xau, en fondant le Journal, inaugurent une presse, dite de grande information, dont la caractéristique est précisément de donner le pas au fait-divers et à la vulgarité sur toute question importante. Ce tam-tam est le plus habile des assourdissements. Cette divulgation frénétique assure le secret à la