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15 Juin 1914
No 3720 — 527
L’ILLUSTRATION

mais on lit clairement dans leurs yeux leur pensée : à la première occasion, ils sauront manifester leur haine aux envahisseurs. Déjà, le 12 mai, à l’enterrement du jeune Assueta, bien que très peu d’invitations aient été envoyées, plus de cinq mille personnes se pressaient dans la rue de l’Indépendance, sur l’Alameda et à tous les balcons. C’était la protestation muette des vaincus.

Dès les premiers jours, tous les fonctionnaires de Vera-Cruz, sauf les conseillers municipaux, ont fait grève. Les Américains ont alors appelé des agents à eux, et, par la suite, ils ont mis en demeure les agents locaux de reprendre le service. La ville a été organisée en quatre districts. Puis les troupes, marins débarqués d’abord, armée régulière ensuite, ont été installées confortablement. Les soldats qui ne logent pas dans des bâtiments officiels ont dressé des tentes-baraques, à double toit, qu’envieraient nos officiers du Maroc. Chacun possède un lit avec moustiquaire, table et chaises, et matériel complet de popote en aluminium. Coiffés d’un chapeau mou en feutre gris verdâtre, habillés d’une chemise en flanelle, largement échancrée, et d’une culotte bouffante, chaussés de souliers de cuir et de hautes guêtres en toile, ils sont, en général, très bonne allure.

L’organisation de Vera-Cruz en base éventuelle d’opération ne s’est pas fait attendre. Le 1er mai, après l’arrivé de renforts et de matériel, le général Fenstar a pris le commandement des troupes à terre, tandis que l’amiral Fletcher, avec tous le marins, remontait à son bord. Actuellement, il y a à Vera-Cruz 11.000 à 12.000 hommes, ce qui est beaucoup pour occuper la ville, mais encore trop insuffisant pour aller jusqu’à Mexico.


UNE FLOTTE FORMIDABLE


Devant Vera-Cruz, les Américains ont concentré toutes leurs forces maritimes de l’Atlantique, sous le commandement de l’amiral Badger. Celui-ci a arboré son pavillon sur le cuirassé de 27.000 tonnes Arkansas. Le contre-amiral Fletcher, chef de la 1re division, est toujours sur le Florida ; il a avec lui les cuirassés North-Dakota et Utah, tous les trois de 21.000 tonnes. Le contre-amiral Busch, sur la Louisiana, de 16.000 tonnes, commande aussi aux cuirassés Vermont, South-Carolina, New-Hampshire et Michigan, d’un type analogue. Le contre-amiral Bealty, installé sur le Georgia, de 15.300 tonnes, commande la 3e division, qui comporte aussi la Virginia, le Nebraska, et le New-Jersey. De la 4e division, commandée par le contre-amiral Mayo, actuellement à Tampico avec le Connecticut, il n’y a, à Vera-Cruz, que le Minnesota, mais, par contre, on peut voir en rade le plus gros cuirassé du monde, le New-York, de 28.000 tonnes, battant pavillon de l’amiral Wireslon. À ces énormes navires sont adjoints de nombreux bâtiments auxiliaires : arsenal flottant, navire hôpital, navires affrétés, canonnières, contre-torpilleurs, utilisés comme courriers. On a rarement vu mettre en ligne une flotte d’une pareille puissance aussi bien outillée. Mais elle ne pourrait guère aider les Américains à s’avancer dans l’intérieur…


Dès le 21 avril, la nouvelle de l’occupation de Vera-Cruz était connue à Tampico où elle provoquait, contre les Américains, un mouvement patriotique dont notre correspondant, enfermé dans la ville que bloquaient les constitutionnalistes, a pu noter les manifestations caractéristiques.


L’ÉMEUTE PATRIOTIQUE À TAMPICO
21 avril.

La grande attaque annoncée pour hier par les constitutionnalistes se fait attendre. Les officiers fédéraux paraissent très surpris que les rebelles aient manqué a leur parole, car cela ne leur était encore jamais arrivé. La chaleur, lourde et humide, est accablante. Tout effort devient douloureux. Je suis à Tampico depuis deux jours à peine, mais je comprends déjà pourquoi les gens, ici, paraissent dormir du matin jusqu’au soir. Un peu avant quatre heures, comme la température est devenue à peu prés supportable, le capitaine de Bertier me rejoint et nous sortons ensemble.

À peine avons-nous fait dix pas que nous rencontrons un Mexicain, d’origine française, qui nous a été présenté avant-hier par notre consul. Il nous aborde, l’air mystérieux :

— Vous connaissez la nouvelle ? Tous les cafés, ici, sont fermés depuis une heure de l’après-midi, par ordre du général Zaragoza. Que pensez-vous de cette mesure qui va mécontenter de fermes soutiens du gouvernement ?

Nous nous étonnons ensemble, sans pouvoir trouver une explication raisonnable, quand, un peu plus loin, notre guide est interpellé par un de ses amis :

— Savez-vous pourquoi les croiseurs américains Des Moines, Chester, et Dolphin viennent de sortir du fleuve ? Je reviens du port. Le Des Moines, en s’en allant, avait même ses canons braqués sur la ville : j’ai vu les artilleurs aux pièces !

Nous atteignons la place de la Constitution. Le square est rempli des gens de toutes les classes qui causent entre eux avec animation. Cette fois je suis fortement intrigué : c’est la première fois que je vois des Mexicains s’exalter de la sorte ! Devant le palais municipal, surtout, la foule est particulièrement dense. Des gens habillés d’un veston — cela indique en général qu’ils savent lire — entourent un agent de police qui écrit sur un tableau noir. Autour d’eux, la masse de « pelados » bronzés, en bras de chemise et coiffés du chapeau en éteignoir, attend qu’on veuille bien lui communiquer la nouvelle. À notre tour, très intrigués, nous nous approchons, et nous lisons :

« Bulletin 21-4-1914. — Depuis ce matin, 11 heures, nos vaillantes troupes se battent à Vera-Cruz contre l’envahisseur étranger qui, injustement et d’accord avec les traîtres qui les ont appelés, prétend s’emparer de notre sol. La Patrie réclame de ses bons fils, même aux prix de leur existence, leur appui dans cette lutte contre ceux qui, à main armée, tâchent de nous dépouiller de nos biens. Paix et bonne amitié aux étrangers qui se solidarisent avec nous et appuient notre cause et guerre sans merci contre l’envahisseur injuste qui, sans aucun droit, abuse de sa force. Habitants de Tamaulipas, ne supportez pas que notre sol soit foulé par l’injuste envahisseur. »

Les Américains ont occupé Vera-Cruz ? L’événement est considérable. Nous courons chez le général Zaragoza. Le gouverneur n’est pas visible, mais un de ses officiers nous explique que le président Huerta a refusé de donner satisfaction aux exigences américaines relativement à l’incident du 9 ; il n’a voulu consentir qu’à un échange de saluts, simultanés, avec protocole écrit relatant l’arrangement. Un autre incident se serait d’autre part greffé sur le premier : le chargé d’affaires du Mexique à Washington aurait fait connaître à son gouvernement que le président Wilson réclamait la neutralisation de Tampico, mais le président Huerta avait refusé d’aliéner en aucune manière, et sur n’importe quel point, la souveraineté du Mexique. Tels seraient les deux faits qui auraient provoqué l’intervention armée des Américains à Vera-Cruz et qui les entraînera très probablement à occuper d’urgence Tampico. La ville se prépare à leur résister jusqu’à la dernière extrémité.

Au moment même où les Américains s’emparaient de Vera-Cruz, l’amiral Mayo télégraphiait au commandant du croiseur anglais Hermione, ancré dans le Panuco, en face de Tampico : « La situation est décidément tendue. » (The situation is decidedly strained.) En même temps, il se contentait de prévenir ainsi le bateau français : « La situation est quelque peu tendue. » (The situation is somewhat strained.) Qui pourra expliquer cette nuance dans l’information ?

La nouvelle, maintenant, s’est répandue dans toute la ville. En attendant l’attaque imminente des Américains, les étrangers prévoient des émeutes, et peut-être un massacre. Les consuls préviennent leurs ressortissants de se tenir prêts à être embarqués au premier signal sur les navires de guerre. Déjà les Anglais et leurs malles s’entassent sur le môle, en attendant que les embarcations de leur croiseur Hermione vienne les prendre. Notre Descartes n’a pas encore pu entrer en rivière, à cause de son trop grand tirant d’eau ; il est trop tard aujourd’hui pour que ses vedettes puissent passer la barre ; il faudra donc qu’un navire étranger, l’anglais ou l’allemand, veuille bien hospitaliser pendant quelques heures notre colonie. Du reste, celle-ci est peu nombreuse : elle comprend seulement sept ou huit familles françaises ou d’origine française… On pense naturellement à s’adresser au bâtiment de la nation amie, à l’anglais. Mais celui-ci fait toutes sortes de difficultés pour accueillir nos compatriotes et ne se résoud à leur accorder un asile, et pour la nuit seulement, que sur l’intervention très pressante de son consul. Heureusement, cette attitude du commandant est rachetée par la parfaite courtoisie de ses officiers, qui s’ingénient à rendre agréable aux réfugiés le séjour sur leur bateau.

Avec le capitaine de Bertier, nous retournons a l’hôtel qui se vide de ses locataires : presque tous les Américains sont déjà partis. Le patron allemand se lamente. Il fait déjà nuit ; quelques lampes, seulement, sont allumées. Dans le vestibule, des voyageurs qui partent comptent leurs malles alignées au mur. Au restaurant, deux ou trois tables seulement sont préparées. Nous y prenons place. Mais à peine en sommes-nous au potage qu’une rumeur sourde qui, depuis quelque temps déjà grondait je ne sais où, grossit, enfle, s’approche. Les garçons se précipitent aux fenêtres et tirent les rideaux, les dîneurs s’arrêtent, le patron verdit. Le tumulte est maintenant tout près. Il vient vers nous. C’est le roulement d’orage que fait une foule en délire quand elle crie son enthousiasme, exige du pain ou veut du sang. Devant l’hôtel une sorte de vague noire s’étale et remplit la rue. C’est un grouillement de chapeaux de paille, de feutres, de casquettes, hérissé de matraques, au-dessus duquel flottent des drapeaux verts, blancs, rouges. Nous entendons la clameur qui monte :

Muerran los gringos ! Muerran los gringos ! Muerran ! Tuons les Américains ! Tuons les Américains ! Tuons !

Trois, quatre, dix revolvers claquent et déchirent la nuit d’autant d’éclairs. Des carreaux tombent à côté de nos tables. Les consommateurs se lèvent. Subitement la lumière s’éteint. J’entends larmoyer la voix de notre hôte :

Yo no soy Gringos, yo soy Aleman, Aleman, amigos Aleman !

Peut-être cette adjuration est-elle écoutée ; ou bien l’ardeur destructive des protestataires se satisfait-elle momentanément des cinq ou six carreaux brisés… Mais la foule des patriotes est déjà loin et pousse ailleurs ses clameurs vengeresses… Notre hôte respire. Il accepte de rallumer des lampes. Puis il va