Page:La Boétie - Œuvres complètes Bonnefon 1892.djvu/49

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Et, il ces plaintes, se mêle bientôt un accent contenu de découragement personnel, qui en rend le ton plus touchant et plus vrai.

Toutefois, cette gloire de La Boétie, quoique fort diminuée assurément, n’était pas seulement, comme on pourrait le croire, une gloire de clocher. Elle s’étendait même au delà des frontières françaises. Jean de Wower, l’ingénieux panégyriste de l’Ombre, souhaitait lui aussi de prendre connaissance du Contr’un. Il le réclame de Hambourg, avec instances, à son ami Dominique Baudius, fixé alors à Leyde, mais celui-ci ne peut le lui envoyer[1], car il a laissé en Zélande, entre les mains du fils de sa sœur, l’exemplaire qui le contient (12 janvier 1603). Jean de Wower insiste[2], et Baudius finit par adresser au curieux philologue de Hambourg le petit traité de La Boétie[3], avec l’Hésiode de Heinsius, plus d’un an après sa demande (10 mars 1604).

Si l’on en croit Tallemant des Réaux[4], le renom posthume de l’auteur de la Servitude volontaire s’éleva plus haut encore. Un jour, Richelieu voulut lire lui aussi cet opuscule si vanté par Montaigne. En vain, le fit-il rechercher chez tous les libraires de la rue Saint-Jacques, bien fournie alors en marchands de livres, vieux ou nouveaux : aucun ne possédait le petit discours ou ne voulut le procurer au cardinal. Enfin, l’un d’entre eux, plus savant ou plus avisé que ses confrères, le libraire Blaise, se décida à le céder aux intermédiaires du tout-puissant ministre au prix de cinq pistoles. Il n’avait eu, pour cela, qu’à détacher des Mémoires de l’Estat de France sous Charles neufiesme les quelques feuillets consacrés à l’œuvre de La Boetie. Le cardinal put ainsi la lire. Il dut sourire des utopies du jeune conseiller ; sans doute, la décision de son caractère ne s’accommoda guère de ces théories incertaines, et l’homme d’État traita de chimères les nobles aspirations de ce réformateur adolescent.

Par bien des côtés, le XVIIIe siècle ressemble plus au XVIe siècle que le siècle même de Louis XIV. Durant les cent années qui

  1. « Boethiani librum De Servitute volurztariz seu ethelodouleias nondum a filio sororis meæ recuperare potui. Monebo illum iterum proximis literis. jam ferè tres menses sunt ipsi postquam soror abiit ad plures ; ab eo tempore unas tantum literas ad me misit. » (Dominici Baudii Epistolœ, Amsterdam, Louis Elsevir, 1654, III centurie, 34 lettre, p. 346.)
  2. Le 3 février 1604, Baudius lui écrit encore : « Nondum ex Zelandia literas a filio sororis meæ recepi, nec librum quo continctur tractatus de Servitute voluntariâ. » (Ibid., III cent., let. 36, p. 350.)
  3. Baudius termine ainsi sa lettre du 10 mars 1604 : « Accepi tractatum de Servitute voluntariâ, quem mittam proximâ occasione unà cum Hesiodo Heinsii, qui jam recens editus est, sed auctor eum nondum communicavit nisi cum iis quibus dedicavit. » (Ibid., cent. III, let. 37, p. 352.)
  4. Les Historiettes de Tallemant des Réaux. Troisième édition, revue par MM. de Monmerqué et Paulin Paris. 1862, in-12, t. I, p. 433.