Page:La Boétie - Œuvres complètes Bonnefon 1892.djvu/79

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que renferme la tombe. Il devance l’heure du trépas, celui qui passe ses journées dans le silence et laisse ses années s’écouler dans un profond sommeil, sans être compté parmi les hommes. » La Boétie rêvait donc de la gloire. Quelques instants avant de mourir, il se tournait encore vers Montaigne et lui disait : « Mon frère, n’étois-je pas né si inutile que j’eusse moyen de faire service à la chose publique ? » C’est le mot que, deux cents ans après, André Chénier prononçait en montant à l’échafaud ; c’est le mot qui échappe à toutes les grandes âmes quand le sort les frappe avant l’heure[1]. La communauté des aspirations et des destinées les unit étroitement l’un à l’autre, le penseur au poète, et, comme on l’a dit, par-dessus deux siècles ils peuvent se tendre la main.

La Boétie ne devait pas arrêter là de pareils enseignements : il essaya une fois de plus de les développer dans une satire que Montaigne déclare excellente, et qui est assurément la plus étendue des pièces latines de La Boétie[2]. Il commence par rappeler tout d’abord l’origine et les premiers temps de leur liaison. C’est une page d’un abandon charmant, qui mérite d’être citée. Sainte-Beuve en a traduit avec bonheur le commencement et nous empruntons au grand critique la copie de cet aimable tableau[3].

« La plus grande partie des prudents et des sages, lui dit-il, est méfiante et n’a foi à une amitié qu’après que l’âge l’a confirmée et que le temps l’a soumise à mille épreuves. Mais nous, l’amitié qui nous lie n’est que d’un peu plus d’une année, et elle est arrivée à son comble : elle n’a rien laissé à ajouter. Est-ce imprudence ? Personne du moins ne l’oserait dire, et il n’est sage si morose qui, nous connaissant tous deux, et nos goûts et nos mœurs, aille s’enquérir de la date de notre alliance, et qui n’applaudisse de bon cœur à une si parfaite union. Et je ne crains point que nos neveux refusent un jour d’inscrire nos noms (si toutefois le destin nous prête vie) sur la liste des amis célèbres. Toutes greffes ne conviennent point à tous les arbres : le cerisier refuse la pomme, et le poirier n’adopte point la prune : ni le temps ni la culture ne peuvent l’obtenir d’eux, tant les instincts répugnent. Mais à d’autres arbres la même greffe réussit aussitôt par secret accord de nature ; en un rien de temps les bourgeons se gonflent et s’unissent, et les deux ensemble s’entendent à produire à frais communs le même fruit… Il en est ainsi des âmes : il en est telles,

  1. R. Dezeimeris, Renaissance des Lettres, p. 51.
  2. Poemata, f° 110 v° ; voy. ci-dessous, p. 225.
  3. Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p. 122. Il a également traduit la pièce adressée à Belot et à Montaigne.