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LES PÉRIODES VÉGÉTALES
DE L’ÉPOQUE TERTIAIRE[1].

Sous-période mollassique. — Cette seconde sous-période est celle qui correspond à l’invasion et au séjour prolongé de la mer miocène. Cette mer est la dernière qui ait pénétré notre continent, et l’ait découpé en archipels et en péninsules, comme l’avait fait auparavant la mer nummulitique, et plus anciennement celles du lias et de l’oolithe. À l’ouest, la mer des faluns, qui ne communiquait pas directement avec celle de la mollasse, occupait une partie du bassin actuel de la Garonne ; elle y formait un golfe qui s’étendait au pied des Pyrénées, dans les alentours de Toulouse, et jusqu’auprès d’Albi. Entre Poitiers et Blois, cette même mer remontait le cours de la Loire, et prolongeait vers la Limagne d’Auvergne une sorte de fiord sinueux. La mer de la mollasse ne couvrait pas la ligne même des Alpes, comme l’avait fait celle des nummulites : après avoir pénétré dans la vallée du Rhône et s’être avancée jusqu’en Suisse par la basse Saône, les environs de Lyon et la région du Jura, elle remplissait la partie plate de la Suisse, au nord du massif alpin, dont le relief commençait à s’accentuer, et de là, à travers la Bavière, elle tenait la vallée entière du Danube. En Italie, la mer miocène suivait le pied des Alpes, et contournait en l’échancrant, la plage occidentale de l’Adriatique ; elle circonscrivait ainsi une grande terre en forme de péninsule, qui rattachait la région des Alpes à celles de l’Illyrie, de la Thrace et d’une section de la Grèce, et à la quelle M. Heer donne le nom de Pennino-carnienne. Cette terre jouait sans doute un rôle considérable dans l’économie de l’Europe contemporaine dont elle contribuait à accentuer la physionomie géographique ; la Provence en faisait partie, située à son extrême occident. Découpée en fiords étroits et multiples, celle-ci accusait par son orographie encore visible, l’aspect que présentent de nos jours les côtes de la Scandinavie ou celles du littoral dalmate. La manière dont s’opéra sur ce point l’invasion mollassique est d’autant plus facile à observer que les premiers dépôts marins se superposent, sans lacune ni brusquerie, aux derniers lits formés au sein des lacs aquitaniens, envahis par les eaux salées. À Aix, à Manosque même, aux environs d’Apt et de Forcalquier, la transition entre les deux systèmes est visible ; il est également visible que cette transition eut lieu sans effort, et l’on voit les sédiments marins, d’abord incohérents et ferrugineux ou marno-vaseux, se lier intimement avec les sédiments lacustres, en montrant vis-à-vis de ces derniers une parfaite concordance des plans respectifs de stratification. Cette substitution d’un terrain plus récent à un autre terrain qu’il recouvre est cependant loin d’être universelle. La mer de la mollasse n’atteignit et ne submergea pas en Provence tous les niveaux précédemment occupés par les lacs aquitaniens ; en d’autres termes, le périmètre de cette mer fut loin de coïncider partout avec celui des eaux lacustres aquitaniennes. Il faut supposer qu’il y eut alors des mouvements du sol, suffisants pour émerger certains points de la contrée, en abaissant les autres de façon à donner accès aux flots marins qui les submergèrent. Une très-belle coupe qui existe à Carry, au bord même du golfe actuel de Marseille, et qui présente des lits marins d’un âge plus reculé que la mollasse de l’intérieur du pays, sert à démontrer que l’invasion eut alors lieu du sud au nord, et que, dans cette direction, la mer miocène à son début ne cessa de progresser et d’empiéter, de même que lors de son retrait, le mouvement de recul s’effectua du nord au sud par étapes graduelles, en sorte que le bas Rhône et les parties attenantes du Gard et de l’Hérault restèrent occupés par une mer mio-pliocène, alors que celle-ci avait quitté les environs de Lyon, la Suisse entière et le haut Danube.

Il est difficile de ne pas admettre que cette mer miocène n’ait été pour l’Europe qu’elle rendait semblable à l’archipel Indien une cause puissante d’adoucissement du climat. Une température égale, clémente durant l’hiver, pluvieuse pendant l’été, n’a cessé, tant qu’elle a persisté, de régner sur notre continent et d’y favoriser le maintien d’une végétation aussi riche que variée. Le refroidissement de la zone tempérée actuelle ne s’arrêta pas, mais il ne fit que des progrès très-lents, sensibles seulement si l’on considère la marche envahissante des genres à feuilles caduques, particulièrement de ceux qui sont l’apanage le plus ordinaire de nos contrées ; on les voit alors se multiplier partout et obtenir finalement la prédominance.

Parmi ces genres, il faut citer principalement celui des Peupliers, qui ne furent jamais si puissamment développés et si variés que dans l’âge miocène. L’Europe mollassique était certainement plus riche en Peupliers que le monde entier ne l’est maintenant. Toutes les sections du genre étaient représentées sur notre sol, et plusieurs des formes vivantes paraissent être des descendants à peine modifiés des espèces de cette époque.

  1. Voy. 5e année, 1877, 2e semestre, p. 83, 123, 170, 242, 257.