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LA NATURE.

tiné à la création de cette école libre une somme de 750 000 francs. Sans ce bienfaiteur de la science Agassiz fût sans doute resté à végéter en Europe !

Les lectures de l’émigrant scientifique portèrent sur l’histoire naturelle générale et sur les glaciers. Agassiz avait tout ce qui peut séduire un peuple ayant conservé quelque chose des vertus des pèlerins de la Fleur de May, l’éloquence, le désintéressement et la vraie chaleur de cœur, l’enthousiasme inépuisable. M. Lawrence, diplomate américain, bien connu en Europe, fit encore mieux que M. Lowell ; sans attendre la fin du ses jours, il consacra une somme de 500 000 francs à la fondation d’une société scientifique à Cambridge ; Agassiz y fut nommé professeur de géologie et d’histoire naturelle. Son cours eut lien en 1848, lors de l’inauguration de cette société si intéressante.

Pendant les vacances il se rendit avec quelques élèves, sur les bords du lac supérieur qu’il explora avec soin, et où il rencontra des traces évidentes de l’existence d’une période de glacière. Les glaciers avaient également eu leur époque de gloire dans les plaines fertiles du Nouveau-Monde.

De retour à Boston, Agassiz trouve une invitation de la Caroline du Sud, qui le nommait professeur d’histoire naturelle et de géologie à l’école de Charleston. Il s’empresse d’accepter une offre aussi avantageuse dans un pays dont la nature est luxuriante et où un esprit investigateur devait cueillir à pleines mains tant de vérités nouvelles.

Pendant qu’il fait son tour à Charleston, il a l’heureuse fortune de rencontrer le célèbre physicien Bacbe, qui, chargé, de parcourir l’Europe pour rendre compte de l’état des sciences une dizaine d’années auparavant, l’avait signalé à son gouvernement et, par suite, indirectement aux administrateurs de l’Institut Lowell. Bacbe avait été nommé, depuis son retour aux États-Unis, chef du service hydrographique. C’était un esprit large, entreprenant, très-fier d’avoir conquis à son pays un savant hors ligne.

Il offrit de mettre à la disposition de son hôte du glacier de l’Aar un navire de la grande République pour explorer les côtes de la Floride ; aucune proposition ne pouvait être plus agréable au hardi grimpeur. Il accepta avec enthousiasme et passa un hiver entier à exécuter des sondages. Les résultats furent brillants. Les explorations sous-marines étaient créés. Agassiz était devenu l’ancêtre scientifique de Michel Sars, de MM. Carpenter, Fischer, Folin, Perier et Wyville Thomson. On pouvait deviner dans un avenir prochain, moins d’un quart de siècle, la grande expédition du Challenger.

Sur ces entrefaites Louis Napoléon offrit à son ancien élève de le nommer directeur du Muséum d’histoire naturelle et par-dessus le marché sénateur, mais Agassiz avait l’âme trop républicaine pour accourir à la curée du 2 décembre.

Le roi de Prusse l’avait du reste dégoûté des princes. Il resta au milieu d’un peuple qui, depuis un siècle qu’il est libre, a eu le bon esprit de rester réellement maître de ses destinées, et qui n’a eu besoin que d’inscrire une seule révolution au frontispice de son histoire.

Agassiz avait alors recueilli 60 000 souscriptions pour la publication de son grand ouvrage Contributions à l’histoire naturelle des États-Unis. Ce monument de littérature scientifique ne comprendra pas moins de 10 volumes in-folio. Quatre seulement ont paru jusqu’à ce jour, mais Agassiz n’est point descendu tout entier dans la tombe. Son fils Alexandre terminera l’édifice dont le génie paternel a creusé les bases d’une façon si puissante.

Nous ne pouvons prétendre à donner la nomenclature des ouvrages d’Agassiz qui, à eux seuls, constitueraient une bibliothèque. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de citer, parmi ceux qui ont été publiés à cette époque, les douze leçons sur l’embryoloqie, professées devant l’Institut de Lowell, et le Tour du Lac supérieur.

Surtout à partir de 1861 les puissances européennes sentirent le besoin de se rappeler successivement qu’Agassiz était un fils du vieux monde et d’imiter notre Académie des sciences qui depuis 1839 s’était attaché ce grand homme, en qualité de membre correspondant. Il reçut la médaille Copley de la Société royale de Londres et les titres de docteur des Universités de Dublin et d’Édimbourg.

En 1862, il donna à Brooklyn (États de New-York) aux frais de l’Association mercantile de cette partie de New-York, une série de conférences sur la structure des animaux. Ces discours publiés sous le titre de lectures Graham d’après le nom du personnage qui en avait fait les frais, sont entre les mains de tous les étudiants américains ; elles ont force de loi de l’autre côté de l’Atlantique dans l’enseignement élémentaire.

Au milieu de tous ces travaux, Agassiz était devenu professeur d’anatomie et de géologie au collège fondé par Harvard, en 1858, au moyen d’un legs s’élevant alors à une terre d’une valeur de 800 livres sterling ; grâce à son irrésistible influence, les administrateurs décidèrent que l’on créerait un musée d’histoire naturelle ; Agassiz, il n’y a pas besoin de le dire, fut le directeur. C’est en 1865 que l’on commença les travaux et, en moins de huit années de labeurs, Agassiz est parvenu à créer un établissement unique dans le monde.

Sa méthode constante de comparaison y est merveilleusement appliquée sur une immense échelle. Les organes analogues des animaux dissemblables sont rapproches, de manière à ce que les différences et les analogies soient mises en lumière.

C’est ce grand musée de Cambridge qui absorba tous les moments qu’Agassiz pouvait soustraire à la multitude d’occupations scientifiques, sous lesquelles eût plus tôt succombé une moins robuste intelligence, et qui n’altéraient en rien sa gaieté ordinaire.

Pour juger de l’énormité de la tâche qui contribua à épuiser sa santé, malgré la vigueur de sa constitution, il suffira sans doute de savoir qu’il n’a-