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LE NOUVELLE REVUE.

y avait « des motifs secrets ». Mais alors, cette généreuse intervention de l’Europe en faveur des Grecs, cette noble protection accordée par les grandes puissances au peuple opprimé, qu’en reste-t-il ?

Il n’en reste rien. Nous sommes là, en présence d’un impudent mensonge historique. Le mensonge est odieux chez l’individu ; il l’est cent fois plus quand il devient collectif, scientifique, car le mal qu’il cause est centuplé. Heureusement, on a recours contre lui, au nom de la science même. Cette histoire est proche de nous : il est impossible que la vérité n’y triomphe pas d’ici à peu. Les documents sont si nombreux, si probants que le premier historien qui, sans passion, sans préjugés, voudra analyser le rôle de l’Europe en face de la Grèce, découvrira aussitôt combien ce rôle fut odieux. Il le dira ; l’indignation éclatera, puis fera place à la surprise, à l’intérêt et bientôt on procédera à l’enterrement d’une des pires légendes qui aient, en ce siècle, faussé l’esprit des peuples : on saura que, loin d’être l’œuvre de l’Europe, la résurrection de la Grèce s’est accomplie en dehors d’elle et malgré elle.

C’est au congrès de Laybach que la nouvelle de l’insurrection parvient aux souverains de la sainte-alliance. Alexandre règne sur ce congrès, mais c’est Metternich qui gouverne. Le ministre autrichien a hypnotisé l’empereur russe au point de lui faire oublier la politique traditionnelle de Pierre le Grand et de Catherine. Les Grecs entassent victoire sur victoire ; ils font appel à toute la chrétienté ; ils proclament dans l’assemblée d’Épidaure, le 15 janvier 1822, que leur révolution n’est point révolutionnaire, qu’ils veulent fonder une monarchie…, rien n’y fait. Ils envoient une députation au congrès de Vérone ; on refuse de la recevoir. Le meurtre du patriarche de Constantinople, les massacres de Chios et de Cydonie n’émeuvent point les gouvernements ; ils sont « sincèrement affectés, dit M. de Nesselrode, dans une dépêche officielle, de voir que la barbarie des mesures adoptées par la Porte imprime à la révolution un caractère de légitime défense ». Voilà leur grande préoccupation ! Elle subsistera longtemps ; car, en 1828, le Tsar Nicolas, dans une conversation avec l’ambassadeur d’Autriche, lui dira que « les Grecs sont des sujets en révolte contre leur souverain légitime » et que « ce serait un fort mauvais exemple pour les autres pays, s’ils réussissaient à s’affranchir. »