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LA NOUVELLE REVUE

nière visite à Kerarvro, il avait causé longuement avec le garde-barrière qui est devenu son agent le plus zélé et répand, dans la commune, des feuilles radicales contenant, traduits en breton, les pires articles des journaux de Paris. Il faut, comme de juste, faire la part des exagérations et des ragots. Mais personne ne comprendrait assurément que tu continues de voir M. Vilaret et de le recevoir ici. — Jean promène régulièrement ton cheval et le soigne comme la prunelle de ses yeux ; mais j’ai déjà remarqué à plusieurs reprises que sa main devenait assez dure et je crains qu’il ne gâte un peu la bouche de Rob Roy. Je te quitte, cher enfant, après ce long bavardage ; merci de tes photographies. La vue du Capitole est fort belle, mais l’obélisque m’a paru un bien vilain monument. Je t’embrasse tendrement. »

T. C.

Étienne s’agita une seconde à l’idée que Jean tirait sur la bouche de Rob Roy et envoya un regret ému à la fille de Pierre Braz dont il ajournait indéfiniment le mariage. Puis il alluma une cigarette et relut une phrase de la lettre de sa mère, notée au passage et qui pour lui, résumait tout le reste. « J’ai, bien entendu, assez haute opinion de toi pour être certaine que ces séductions ne t’ont pas atteint plus profondément que ta correspondance ne me l’a donné à penser ». — Cette phrase, un peu vague en elle-même, devait avoir pour Étienne un sens précis, car machinalement ses yeux se dirigèrent vers une sorte d’étagère en pitch-pin accrochée au mur et dont les rayons étaient chargés de menus objets et de plusieurs de ces grandes photographies que les Anglaises et les Américaines distribuent si volontiers à leurs amis et connaissances. Le jour était tout à fait tombé ; on ne distinguait plus qu’à peine les contours des choses. Le jeune homme alla tourner le bouton de l’électricité. Deux lampes s’allumèrent au plafond, puis une troisième dans le cabinet de toilette. Vous attendez ce moment, lecteur, pour jeter à votre tour un regard curieux vers l’étagère en pitch-pin. Mais si vous avez compté que notre héros allait vous désigner par son sourire ou l’expression de son visage celle des trois femmes ici présentes à qui appartenait son cœur, vous serez déçu. Il y avait cinq photographies : deux représentaient des étudiants en costume de tennis : les trois autres des jeunes femmes de types extrêmement différents. Force m’est d’avouer qu’Étienne de Crussène n’en regarda aucune. Il ne vit