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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

mouvementée qui prend fin, et cet autre regret bien plus amer que laissent en lui les souvenirs des derniers jours, le rêve si rapidement éclos, si brusquement évanoui… Le reflet blanc qui passe encadré dans le rouge et le bleu de l’étendard national prend un sens caché à ses yeux et représente la route droite et franche qu’il suivra désormais, soutenu par le courage et par l’espérance puisés ici. Autour de lui c’est un chaos babélique ; passent des émigrants qu’on rapatrie, des Français rieurs, de grands Américains secs, des Allemands à lunettes. Un landau attelé de chevaux noirs vient se ranger tout contre la passerelle. Par les ouvertures percées dans les flancs du wharf, sortes de ponts-levis qui s’abattent au dehors, retenus par des chaînes, on voit la muraille métallique du paquebot… Une cloche sonne… Étienne monte à bord et après avoir donné un coup d’œil rapide à sa cabine pour s’assurer que tout est en place, que ses bagages sont au complet, il va s’établir sur le pont d’où il regardera fuir New-York et le Nouveau-Monde.

Comme il fait gris et froid ! Ce climat est traitre : 6 degrés au-dessous de zéro : hier, il y en avait 10 au-dessus. Étienne revoit rapidement l’emploi de sa dernière journée d’Amérique. L’avant-veille il avait traversé l’Hudson presque à cette même place, arrivant tout droit de Washington et son après-midi s’était passée à faire des courses. Hier, libre de son temps, il a erré dans Broadway pour se distraire, est entré dans un musée ; plus tard, après le luncheon, il s’est rendu à Central Park et s’y est promené longtemps ; les feuilles tombaient : elles formaient à la surface du petit lac des amas jaunâtres semblables à des algues trop lourdes, pesantes sur l’eau. Les routes de Central Park étaient à peu près désertes ; les bruits confus de la ville se mêlaient en une sorte de clameur humaine, sourde et continue. Après avoir été jusqu’au bout du parc, là où les maisons du nouveau New-York parsèment de grands terrains vides encore semés de roches, Étienne, le cœur serré par le départ et la nuit, est revenu à pied le long de Fifth Avenue. Sur sa route la cathédrale catholique de Saint-Patrick s’est dressée toute blanche dans le crépuscule, assise comme un grand fantôme gothique dans sa robe de marbre. Il est entré ; la nef était noyée d’ombre. Entre les bancs de chêne sculpté s’allongeait jusqu’au sanctuaire un dallage précieux à demi recouvert par une bande de pourpre ; quelques lumières brillaient au fond vers l’autel, faisant luire l’or des flambeaux, les broderies du trône