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LA FORMATION DES ÉTATS-UNIS.

empressés à accroître ses domaines, c’est surtout parce que l’esclavage est devenu le symbole d’une civilisation, la clef de voûte d’un système politique en opposition directe avec la civilisation et le système qui se sont développés au Nord. Le grand propriétaire d’esclaves n’était qu’un égoïste, heureux que l’effort d’autrui puisse alimenter sa paresse ; maintenant, les vils instincts d’en bas l’ont envahi et l’ont rendu cruel, débauché : il a souvent auprès de lui un petit harem de femmes esclaves. Sa tyrannie s’exerce au delà de son domaine : il veut diriger la politique, faire la loi partout, mettre tout le monde sous le joug. Longtemps il ne s’est occupé que de son propre bien-être ; il vise maintenant à supprimer jusqu’aux libertés traditionnelles qui l’entourent. Il a des complices dans le Nord ; ce sont les gens d’affaires qui possèdent ou négocient les titres du Sud, les riches auxquels il procure de bons placements, et jusqu’au clergé épiscopalien dont la clientèle se recrute surtout dans la classe aisée. Tous ceux-là font silence sur « l’institution particulière » ; c’est ainsi que, par un hypocrite euphémisme, ils désignent l’esclavage lorsque force leur est d’en parler. L’intérêt les tient ; en même temps le langage habile des agents sudistes tend à corrompre leur cœur. On en est arrivé à ceci, que la suppression de l’esclavage non seulement détruirait les fortunes du Sud, mais atteindrait fortement celles du Nord. Quand il se fait dans les rues de Boston une chasse au nègre autorisée par la fameuse loi sur les esclaves fugitifs que le Congrès a eu la faiblesse de voter, les fenêtres se ferment. On ne veut point voir : on affecte d’ignorer le traitement que les lois barbares du Sud réservent au prisonnier. La corruption se propage par l’inertie. Et ainsi se trouve compromis l’avenir de cette grande République, si puissamment constituée, devant qui des hasards favorables ouvraient une carrière illimitée de prospérité matérielle et d’améliorations sociales. Elle possède des territoires immenses et fertiles, donnant à la fois sur l’Europe et sur l’Asie. Elle est assez éloignée de l’une et de l’autre pour n’avoir pas à redouter d’être envahie ni conquise, assez rapprochée pour que son commerce se développe indéfiniment. Le trésor des expériences accumulées par le vieux monde est à sa portée sans qu’elle ait eu la peine de contribuer à l’amasser ; toutes les entraves qu’y rencontre le progrès lui ont été épargnées. Une liberté presque absolue peut impunément inspirer sa législation ; une égalité longtemps utopique devient, pour la pre-