Page:La Revue blanche, t20, 1899.djvu/456

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matin, j’arrive à dix heures place Beauvau, je me fais inscrire, nous étions relativement peu nombreux, tombe une pluie de délégations, députés en tête, qui nous passent sur le dos comme il convient lorsqu’on représente le peuple souverain ; si bien qu’à une heure je n’avais ni vu le ministre, ni déjeuné.

J’ai déjeuné, mais je ne pourrai voir le grand chef que demain ; juste retour des choses d’ici-bas, j’en arrive à plaindre les gens à qui je fais, quelquefois, faire antichambre : il est vrai que, ceux-là, je ne les avais pas priés de venir. D’ailleurs ce matin, un spectacle a diverti mon impatience : dans le salon d’attente, ma chère, dans le salon d’attente du ministère de l’Intérieur,un solliciteur comme moi était installé à la table du milieu, et, pour charmer les loisirs que lui imposait le bon vouloir du ministre, — je n’invente pas, ce ne serait pas drôle, — il copiait de la musique ! Ne trouvez-vous pas, chère amie, qu’il y a là une philosophie du sacrifice, une résignation préconçue, fort impressionnantes ? Très certainement cet homme était là hier, et je l’y retrouverai demain, continuant sa besogne mystérieuse ; car sans doute il n’y a pas d’apparence que celui-là voie jamais le ministre, et peut-être n’en a-t-il aucun désir, ni même aucun dessein : cet homme est un symbole, et c’est un sage ; en somme, je ferais tout aussi bien de copier de la musique, que de m’embêter à courir après le ministre, et à droguer pour une audience qui n’y fera ni chaud ni froid. Tout dépend de votre oncle Gourdey : il est évident qu’en ce moment les sénateurs peuvent beaucoup, et si l’oncle voulait se donner la peine de pratiquer un léger chantage à notre profit, nous ne tarderions pas à secouer nos sandales sur La Marche, ses pompes, et ses habitants ; mais sait-on jamais de quoi il retourne avec ce vieux ramolli ?…

Maintenant,il y a quelque chose d’admirable ; j’ai vu au Cabinet, où j’étais allé faire un tour pour serrer la main du petit Destrem, Destrem, m’a appris que le Martin-Martin s’opposait absolument à mon avancement ; d’ailleurs j’en avais un vague soupçon, et Martin, que j’avais vu hier, tout en protestant qu’il m’était acquis (je te crois !), avait eu une façon d’insister sur l’intérêt supérieur du département, l’attachement que j’inspire aux populations républicaines, … Ces gens-là sont étonnants ! Ainsi voilà Martin-Martin, qui certes n’est pas un aigle, mais qui n’est relativement pas un malhonnête homme ; je me donne un mal de chien pour faire un député de cet imbécile, et quand, la besogne finie, je demande à passer à d’autres exercices, il est le premier à me mettre des bâtons dans les roues, uniquement parce qu’il est content de moi, qu’il a besoin de moi, et qu’il n’ose pas marcher tout seul, gros égoïste ! Je ne peux pourtant pas servir éternellement de bonne d’enfants à tous les députés que j’aurai fait élire ! Heureusement que si Gourdey se remue un peu, Martin-Martin n’y pourra rien ; il n’a aucune espèce d’influence, et Waldeck a d’autres chiens à fouetter en ce moment, que d’écouter les petites histoires de ce fantoche.