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LA REVUE BLANCHE

d’autres mises en page, avec des tons plus acerbes et plus crus, avec d’autres pensées et d’autres préoccupations sociales, est de la grande liguée des maîtres, et déjà certains commencent à s’en apercevoir.

Heymans, dont les toiles, tout imprégnées de sensations puissantes, toutes pénétrées de lumière et d’odeur rustiques, font, depuis des ans et des ans, la joie et le réconfort de ceux qui l’admirent, affirme sa présence au Salon actuel par une série de magnificences et de spectacles radieux dont la succession fait naître des idées de fête et de réjouissances claires.

Deux beaux artistes dressant leurs œuvres face-à-face, Zuloaga et Evenepoel, attirent le plus grand nombre d’attentions et d’acquiescements. Une Espagne imprévue, une Espagne grise et en demi-teinte s’étale sous la signature du premier. Des souvenirs de Velazquez apparaissent. Des personnages qui inquiètent au musée de Madrid, philosophes, bouffons, nains et naines, grimacent, à peine modernisés, sur plusieurs toiles. Art de vie, certes, mais art habile et aisé, qui tient déjà plus dans les doigts que dans l’œil, le cœur et le cerveau.

Le second, Evenepoel, fixe à la rampe une œuvre quasi parfaite : Un Espagnol à Paris. Sûreté dans l’exécution et la présentation, peinture ferme et complète, qualités de vision personnelle, maîtrise presque atteinte. Fallait-il donc que la mort intervînt en une telle heure de conquête et de victoire, ne laissant pour preuve indiscutable de gloire que cet unique témoin ? Les autres toiles – quelques-unes inachevées – portent la trace d’influences nombreuses ; toiles d’essai et de début, toiles d’étape dressées ainsi que jalons sur la route. Ô le pauvre et jeune conquérant d’art, combien nous le regrettons !

Maximilien Luce. Nous avons analysé son œuvre en octobre dernier, chez Durand-Ruel. Il expose à la Libre Esthétique la même série de pages boraines. Rassemblées, bien que d’une manière trop compacte, elles requièrent par leur imprévu et leurs oppositions violentes de feu et de ténèbres. Quelques sites nocturnes sont particulièrement goûtés.

Voici Valtat dressant, hors de l’étoupe de ses visions grises, des personnages charmants, mélange de réalité et de rêve, qui séjournent longtemps dans la mémoire et la parent ; voici Roussel : ses bleus étranges, ses tons neutres et vagues font songer à des Watteau brumeux et nocturnes ; voici Melchers, lisse, propre, ordonné et rectiligne, comme les rues et les jardins de sa Hollande ; voici Claus : son paysage très fin où des arbres émergent du brouillard séduit même ses adversaires ; voici Frédéric, le peintre silencieux et infatigable, dont la vie tout entière ne s’affirme qu’en tableaux sincères, consciencieux et pathétiques ; voici Robert Picard, qui dresse la silhouette combative et quasi féroce d’Edmond Picard plaidant et s’acharnant sur un adversaire : voici Delvin, et ses tauromachies tricolores et ses cris de couleur allumant au fond de la grande salle on ne sait quels brasiers de bruits et de mouvements rouges.