Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/136

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mal noir qui avait autant de bosses et de recoins qu’un dromadaire et était nécessairement vilain : « offert à vingt-deux dollars ! cheval, selle et bride, vingt-deux dollars, messieurs ! » et je pouvais à peine y résister.

Un homme qui m’était inconnu (il se trouva être le frère du commissaire-priseur) remarqua le regard pensif de mon œil et me fit observer que le cheval était très bien pour le prix ; il ajouta que la selle à elle seule valait l’argent. C’était une selle espagnole, avec des tapideros massifs, garnie de sa couverture en cuir de semelle rustique, au nom indéchiffrable. Je lui dis que j’avais à moitié l’idée d’enchérir. Alors cette personne à l’œil perspicace me parut « prendre ma mesure » ; mais j’étouffai ce soupçon quand elle prit la parole, car ses manières étaient pleines de candeur ingénue et de véracité. Elle disait :

— Je connais ce cheval-là, je le connais bien ; vous êtes étranger, je vois, et peut-être croyez-vous que c’est un cheval américain, mais je vous assure que non. Loin de là ; au contraire, excusez-moi de vous le dire tout bas, à cause des voisins, c’est, sans l’ombre d’un doute, un véritable tampon mexicain.

J’ignorais ce qu’était un véritable tampon mexicain, mais il y avait dans le ton de cet homme quelque chose qui me fit jurer intérieurement que je me paierais un véritable tampon mexicain ou que je mourrais.

— A-t-il d’autres… euh… qualités ? demandai-je en dissimulant ce que je pouvais de mon impatience.

Il accrocha son index à la poche de ma chemise de soldat, me tira à l’écart, et me souffla solennellement ces mots à l’oreille :

— Il peut faire le daim mieux que n’importe quoi en Amérique !

— Une fois ! messieurs ! Une fois ! Vingt-quatre dollars et demi, mes…

— Vingt-sept ! criai-je frénétiquement.

— Vendu, dit le commissaire-priseur, et il me remit le véritable tampon mexicain.

Je pouvais à peine contenir mon ravissement. Je versai l’argent et je mis l’animal chez un loueur de chevaux pour qu’il dînât et se reposât.

Dans l’après-midi j’amenai la bête sur la plaza ; certains habitants l’empoignèrent par la tête, d’autres par la queue, et moi je montai dessus. Dès qu’ils l’eurent lâchée, elle réunit ses quatre pieds en un seul faisceau, baissa l’échine, puis s’arc-bouta, d’un seul coup, et me lança droit en l’air à la distance de trois ou