Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/327

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Immatériel et Inconnaissable

La plupart des arguments que les vitalistes ont opposés aux partisans de l’explication mécanique de la vie viennent d’être rassemblés par le professeur J. Grasset, de Montpellier, dans un livre intitulé les Limites de la Biologie [1]. Ce livre, qui « est le développement d’une conférence faite à Marseille à une assemblée régionale de médecins catholiques », se compose surtout de citations empruntées aux philosophes les plus notoires. Sa lecture est donc fort instructive ; elle permettra peut-être de comprendre pourquoi l’entente est si loin de se faire malgré les progrès de la science, et il n’est pas inutile d’en parler assez longuement au début de cet article.

Voici, par exemple, ce que l’auteur ajoute (p. 16) à une longue citation de Claude Bernard :

Entendez bien le plus grand de nos physiologistes ; la biologie a pour objet d’étude les êtres vivants, l’évolution vitale, leur idée directrice, leur lien spécial Cela n’appartient ni à la physique ni à la chimie. — Certes, vous entendrez tous les jours dire le contraire ; mais l’assertion ne me paraît pas alors établie scientifiquement.

Cet alors résume la méthode.

Restons fidèles aux vieilles traditions ! « C’est dans les vieux cadres travaillés et sculptés par toutes les générations passées qu’on doit placer les faits nouveaux découverts par la génération actuelle. Il ne faut pas que nous oubliions jamais la pyramide des siècles écoulés au sommet de laquelle nous sommes hissés et du haut de laquelle nous voyons ainsi mieux et plus loin que nos devanciers. (Préambule, p. ii.) — Traduction libre : Stahl avait imaginé le phlogistique qui était absurde. Lavoisier a découvert l’oxygène qui en a démontré l’absurdité : croyons à l’oxygène, mais conservons le phlogistique qui nous le fera mieux comprendre !

Et voyez la force des comparaisons ! Il a suffi de représenter sous forme d’une pyramide l’accumulation des erreurs ancestrales, pour conclure avec un semblant de logique que le passé éclaire l’avenir. Mais le passé est bien plutôt un bourbier dans lequel la tradition nous enfouit et nous étouffe. La science ne marche qu’en détruisant sans pitié, « La vérité d’aujourd’hui, n’est-ce pas l’erreur de demain ? » s’écrie Ibsen. Considérons comme provisoires les vérités que nous acquérons et n’attribuons pas aux conquêtes de nos prédécesseurs une éternité qu’elle ne méritent peut-être pas.

La biologie, dit M. Grasset, laisse et laissera toujours en dehors d’elle bien des questions qu’elle ne peut connaître, mais qui n’en existent pas

  1. Paris, Félix Alcan, 1902.