Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/371

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’autre moyen : chacun de nous saisit une paire de bâtons et se mit à les frotter l’un contre l’autre. Au bout d’une demi-heure nous étions tous gelés et les baguettes aussi. Nous anathématisâmes amèrement les Indiens, les trappeurs et les livres qui nous avaient induits en ce sot procédé et nous nous demandâmes lugubrement que faire ensuite. À ce moment critique, M. Ballou repêcha quatre allumettes dans un fond de poche. Avoir trouvé quatre barres d’or nous eût semblé une aubaine pauvre et vile par comparaison ; on ne peut se figurer combien une allumette paraît bonne en de semblables circonstances, combien aimable, précieuse et saintement belle au regard. Cette fois-ci nous ramassâmes du bois avec bon espoir ; et lorsque M. Ballou se prépara à essayer la première allumette, l’intérêt qui se concentra sur sa personne occuperait beaucoup de pages s’il me fallait le décrire. L’allumette brûla, pleine d’avenir, pendant un moment, puis s’éteignit. Elle n’aurait pu emporter plus de regrets si elle avait été une vie humaine. L’allumette suivante ne fit que flamber et mourir. Le vent souffla la troisième juste au moment d’une réussite certaine. Nous nous serrâmes les uns contre les autres, plus étroitement que jamais et nous nous raidîmes dans une sollicitude extatique et angoissée, tandis que M. Ballou frotta notre dernière espérance sur sa jambe. Elle prit, brûla bleue et chétive, puis s’épanouit en une flamme robuste. En l’abritant dans ses mains, le vieux monsieur se baissa graduellement et tous les cœurs le suivirent — les corps aussi — les poitrines cessèrent de battre. Le feu toucha enfin les bâtons, les entama peu à peu, hésita, reprit plus fort, hésita encore, tint bon pendant cinq secondes affolantes, puis rendit une sorte de soupir humain et s’éteignit.

Personne ne dit un mot pendant plusieurs minutes. C’était comme un silence solennel ; le vent lui-même s’enveloppa d’un calme sinistre et furtif et ne fit pas plus de bruit que les flocons de neige. À la fin une conversation commença sur un ton triste et il devint évident qu’en son cœur chacun de nous renfermait la conviction que notre dernier soir parmi les vivants était venu. J’avais jusqu’ici espéré que j’étais le seul à le croire. Quand les autres avouèrent cette conviction, il me sembla entendre le glas lui-même. Ollendorff dit :

— Frères, mourons ensemble, et partons sans rancune l’un pour l’autre ; oublions et pardonnons le passé. Je sais que vous m’en avez voulu lorsque j’ai chaviré la pirogue et que, pour faire le malin, je vous faisais tourner en rond dans la neige, — mais je voulais bien faire ; pardonnez-moi. Je reconnais volontiers que