Page:La Revue blanche, t27, 1902.djvu/64

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LA REVUE BLANCHE

de Bohème prime toutes les autres, et en réalité, c’est elle qui perpétue l’anarchie à la Chambre et qui empêche les pouvoirs publics de réaliser le moindre progrès. Qu’un cabinet, comme celui du comte Badeni, autorise les Bohémiens à se servir du tchèque dans leurs actes officiels, la partie allemande du Reichsrath se soulève. Qu’un autre cabinet, comme celui de Gautsch, manifeste plus de condescendance pour les Allemands, les Bohémiens s’insurgent et organisent à leur tour l’obstruction. Qu’un ministère, comme celui de Kœrber aujourd’hui, essaie trouver une conciliation, les deux fractions rivalisent de violence. Il faut avoir l’une ou l’autre contre soi, sinon l’un et l’autre. Les séances tumultueuses se succèdent ainsi depuis cinq ans à Vienne. On se menace de se couper les oreilles, tandis que le président agite frénétiquement sa sonnette. Et les épithètes les plus douces sont celles de vendu, de lâche et de traître à la patrie.

Donc d’une part, règne des coteries d’intérêts, par l’éviction du suffrage universel. - de l’autre, conflit de nationalités qui se refusent l’une à l’autre la moindre concession -... Il y aurait encore bien d’autres faits à signaler : le mouvement de « rompons avec tous », introduit par les pangermanistes pour amener au protestantisme, tenu pour symbole du teutonisme, les populations du Danube : l’appel permanent des uns à Berlin, des autres à Pétersbourg : la poussée antisémite très amortie maintenant, et qui n’a pas laissé d’aggraver la situation.

Comment l’Autriche sortira-t-elle de ces chaos ? Le premier ministre a menacé récemment la Chambre d’une dissolution et même d’une suspension du Statut. On reviendrait ainsi à l’absolutisme d’antan : mais un pays abdique-t-il volontiers même la parodie de la liberté et du contrôle ? Il y aurait encore l’essai du fédéralisme, la reconnaissance de l’autonomie bohémienne : mais l’empereur y répugne, et comment le Reichsrat actuel serait-il capable de pareille innovation ?

Il y a une troisième solution : c’est l’avènement de la démocratie. J’étais l’an dernier, peu avant les élections de la Chambre actuelle, au siège du parti socialiste, dans un bel immeuble de la Mariahilf. Les élus du prolétariat de Vienne, de Cracovie, de Prague, Adler et Ellenbogen, Daszynski et Pernersdorfer étaient là, réunis pour discuter justement sur cette grande consultation, et tous disaient : l’Autriche est devenue ingouvernable : et, quand on les pressait, ils laissaient entendre qu’elle ne reprendrait son équilibre normal que dans le fonctionnement du suffrage universel : - mais le suffrage universel, c’est le renversement des coteries de cour, c’est l’élan formidable du socialisme comprimé dans le système censitaire, la ruine de l’hégémonie teutonne dans la conciliation des langues, la chute de la féodalité de la terre abritée derrière le cens, probablement aussi l’exclusion du principe monarchique. L’absolutisme masqué ne peut voisiner avec une Chambre populaire. François-Joseph songe aux lendemains.

Paul Louis