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xxi
DE LA LANGUE BRETONNE.

de l’idiome celtique : l’émigration, qui en fut la suite, l’acheva. Ses résultats furent incalculables : il faut lire les actes du temps pour bien les apprécier ; il est démontré par l’histoire que les habitants des quatre évêchés nommés plus haut, ceux du moins qui demeuraient dans le pays compris entre l’embouchure de la Loire et celle du Coesnon, d’une part, et l’embouchure de la Vilaine et celle du Leff, d’autre part, de la mer à la mer, furent exterminés ou passèrent en si grand nombre en France, que la haute Bretagne fut réduite en solitude : telle est l’expression des contemporains [1].

Et l’émigration ne fut point passagère, comme on pourrait le croire ; les incursions sans cesse renouvelées des Normands la firent durer cinquante ans ! Un demi-siècle en pays de langue étrangère ! c’était plus qu’il n’en fallait pour que les émigrés oubliassent ou du moins altérassent la leur par le mélange, et leurs fils, nés hors de la Bretagne, y rapportèrent naturellement l’idiome de France. Une partie des habitants de la Basse-Bretagne, de ceux des évêchés de Cornouaille et de Tréguier, émigrèrent aussi, à la vérité, mais ce fut dans l’île de Bretagne, parmi des peuples de même langue dont ils étaient frères, et si leur séjour loin du pays natal l’ouvrit et permit aux étrangers de l’occuper momentanément, il ne causa aucun préjudice à leur idiome national [2]. Quant aux hommes du comté de Léon, défendus par leurs chefs et leur position territoriale, ils n’abandonnèrent pas leur pays et conservèrent, avec leur liberté, les bonnes traditions du langage [3]. Telle est sans doute la cause de la supériorité reconnue de leur dialecte sur les autres ; voilà pourquoi il est le dialecte classique des Bretons. ; comme dans le nord du pays de Galles, il est plus orné, plus délicat, plus élégant, parce qu’il a été moins en rapport avec les langues étrangères [4]. C’est aussi lui que nous prendrons surtout pour sujet d’examen dans l’étude philologique que nous allons commencer.

Les monuments de la langue bretonne parvenus jusqu’à nous, qui se rapportent aux six siècles dont nous avons à nous occuper et au dialecte classique des Bretons, sont, entre autres documents :

Io Les poésies du barde Gweznou, né vers Fan 460, mort vers 520.

2o Du barde Taliésin, né vers l’an 520, mort vers 570.

3o Du barde Merzin ou Merlin, qui vivait de 530 à 600.

4o Du barde Aneurin ou saint Gildas, de 510 à 560.

5o Du barde saint Sulio ou saint Y-Sulio, qui vécut de 660 à 720.

6o Une grammaire écrite par Ghéraint, dit le Barde-Bleu, en 880.

7o Un vocabulaire de l’an 882 et des actes latin-bretons de la même époque.

8o Des dictons poétiques du xe et du xie siècles.

  1. In solitudinem et vastum creraium omnino tota regio… Nulia ibi tunc domus habitationis erat, nulla hominum conversatio. (Acta S. Gildæ Kuynensis. D. Morice. T. I. Preuves.) Fugientes indè præ timore Normannorum (Britones) dispersi sunt per Franciam, Aquitaniam et Burgundiam. (Chronic. Nannet. D. Bouquet. T. VIII. p. 256.)
  2. Fugit aulem tune temporis Matuedonino comes de Poher ad regem Angloruracum ingenti multitudine Britonum. (Chron. Nannet.)
  3. D. Morice. Preuves. T. I. Col. 335.
  4. Lingua britannica, in Nordwallia, delicatior et ornatior et laudabilior est quanto alienigenis terra illa impermixtior esse perhibetur. (Giraldus Cambr. Itinerar. Cambriæ).