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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

aux mains caressantes, voltigeait devant lui et il se sentait amoureux. Quant à elle, la pauvre femme, elle avait été subjuguée, charmée, conquise, par la spontanéité, le naturel, l’exubérance et la jeunesse de l’artiste, par ses yeux bruns si lumineux, par sa physionomie si sympathique. Elle avait rencontré, trouvé quelqu’un qu’elle aimait.

Comme résultat, un mois plus tard, le jeune peintre et Alice filaient le parfait amour dans un modeste logis. Le notaire délicat, fidèle, généreux, l’ami de quinze années avait été jeté par-dessus bord.

Alice avait bien hésité avant d’agir ainsi. Elle était attachée à cet homme qui, pendant longtemps, lui avait assuré le bien-être. Elle aurait bien accepté l’amour de l’artiste et ne lui aurait rien refusé, tout en gardant son vieil ami, mais le jeune homme ne voulait pas de partage. Il la voulait toute à lui, uniquement à lui. Vaguement, elle réalisait que c’était là une folie, que c’était cruel, ingrat, et surtout fort imprudent, mais l’artiste avait insisté. Elle se savait plus vieille que lui, habituée à une vie de confort, sans inquiétude, et en plus, elle avait une nièce sur les bras. Mais elle avait tout sacrifié pour se rendre aux instances de son jeune amant.

La rupture avec le notaire fut tragique. Pas de cris, pas de reproches, pas de prières, de supplications. Rien, une rupture silencieuse.

— Tu as toujours été bon pour moi ; je t’aime bien, mais il y en a un autre que j’aime mieux. Oui, c’est cela. Et je m’en vais avec lui.

Il comprit que sa vie était finie, que tout raisonnement serait inutile. Son expérience lui avait toujours démontré que l’illogisme est la règle de conduite d’une multitude de femmes. Clairement, lui apparaissait que la diffé-