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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

jappe. Quand j’sus ben, je m’promène où ça me plaît. Peux-tu en dire autant ?

Rosalba ne répondit pas. Si elle avait parlé, elle en aurait dit trop long, elle aurait éclaté. Mais elle était dégoûtée, et peu après, elle se leva et repartit.

René comprenait qu’il l’avait piquée. Il n’était pas fâché. Plusieurs fois, il avait tenté de se faire inviter à son appartement, mais elle s’était montrée sourde à toutes ses suggestions.

Puis, ayant bu et mangé, les frères Rabotte, et leur sœur Martine dirent adieu à l’oncle Placide et à la tante Clara et s’en allèrent à leur tour.

René se sentait dans de très heureuses dispositions. Pendant plus de vingt ans, il avait besogné dur pour un petit salaire. Il avait dû subir les reproches de patrons exigeants, écouter les récriminations des ménagères acrimonieuses. Maintenant, il a fini de travailler. Chaque lundi, il va chercher son chèque de secours, il le présente à la banque comme un riche, et le caissier lui compte de beaux billets pour lesquels il n’a pas eu à peiner. Il les compte, les empoche et, heureux, sans soucis, s’en retourne chez lui, s’installe confortablement sur une berceuse et fume des cigarettes. Les heures coulent, paisibles. Doucement, il se laisse vivre. Lui qui avait toujours été maigre, il engraisse, il prend du ventre. Finis les jours où il devait se lever à six heures du matin pour balayer l’épicerie : fini le temps où il devait passer une partie de la journée à aller porter les commandes, courir au soleil, à la pluie, au froid, monter des escaliers. Aujourd’hui, il est rentier, si l’on peut dire. L’été, il s’installe à l’ombre, sur un banc, au parc Lafontaine, et l’hiver, il se tient les pieds au chaud près de la