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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

— Bonsoir, la compagnie !

— Ben, c’est Francis Pilonne ! crient des voix.

— Oui, c’est moé. J’arrive. J’sus parti hier soir de Joliette après l’exposition. J’avais appris dans la journée la mort du pére Verrouche. Alors j’me suis dit que j’manquerais pas son service. Pis, après souper, j’sus v’nu icite tout drette. Je devais aller au Bout de l’Île demain, mais ce sera pour une autre fois. Maudit ! ane fois que j’avais pas de licence pour ma roulette et que la police m’avait arrêté, il a cautionné pour moé et il m’a fait sortir. Ça, ça s’oublie pas et j’aurais pas manqué son service pour rien au monde.

On l’écoutait. Francis Pilonne était une figure connue dans la région. À toutes les réunions populaires, aux courses de trotteurs, aux concours agricoles, on le trouvait toujours avec son haut de forme, son gros cigare, sa grosse moustache noire, sa grosse chaîne d’or et sa roue de fortune. C’était son métier de faire tourner cette roue et d’encaisser les pièces de dix et de vingt-cinq sous. Ce soir-là, il avait une voix enrhumée et il toussait comme un cheval qui a la gourme, et des grains de salive rejaillissaient dans la figure de ses voisins.

Sur les entrefaites, Ernest s’amena avec une nouvelle bouteille de genièvre. Il ne mourrait qu’une fois le grand-père et il fallait faire les choses convenablement.

— C’est ane belle famille ; je vois qu’ils sont plusieurs frères, fit Antoine Le Rouge en voyant apparaître le nouveau flacon.

— Oui, il y en a encore plusieurs que vous connaissez pas encore, mais vous les aurez tous vus avant demain matin.