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VISAGES DE LA VIE ET DE LA MORT

maire, est entrée au couvent parce qu’il ne la regardait pas, et Célina Maheu a juré qu’elle n’en prendra jamais un autre que lui comme mari. Mais c’est moi qu’il veut. Lorsque je suis venue passer une semaine ici au commencement de l’été le curé m’a demandé quand il allait publier les bans.

— « Quels bancs ? » ai-je demandé.

— « Mais les vôtres et ceux de Prosper Deschamps », a-t-il répondu.

Je lui ai répliqué que je n’étais pas pressée.

— « Mais toute la paroisse s’attend chaque dimanche à ce que j’annonce votre prochain mariage », a-t-il ajouté.

— « Eh bien, qu’elle attende », ai-je riposté. Cette semaine-là, la mère de Prosper est venue me voir et elle m’a demandé si je ne voudrais pas de son garçon.

Louise parlait et ses paroles tombaient sur Deval comme de la fiente infecte. À plusieurs reprises, il se tourna vers elle pour tâcher de voir sa figure mais il ne pouvait la distinguer tant l’obscurité était épaisse. Sans le son familier de sa voix, il aurait pu croire que c’était une étrangère qui lui racontait sa petite histoire.

Elle continuait.

— Je n’ai rien à dire contre lui. Sa journée de travail finie, il change de vêtements. Il met un beau chandail et des bas et des culottes golf bien propres. Les autres jeunes gens gardent leurs habits sales jusqu’au moment de se coucher. Ils ne se lavent et ne se changent que le dimanche. Pas lui. Et il a un boghei neuf pour se promener, un cheval qu’il garde spécialement pour cela et un attelage bien ciré, tout luisant. Une fille n’a pas honte de sortir avec lui. Il y a trois ans, je suis allé avec sa mère et lui voir l’un de ses frères marié. Il m’a demandé cette