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ÉTUDES ET CRITIQUES

Les Tisseuses de Soie dans la région de Vizille

Pour indiquer les conditions du travail et la marche du mouvement ouvrier dans la région de Vizille, je me contenterai de raconter ce que j’ai vu, ce que j’ai senti, les luttes auxquelles j’ai participé, je retracerai, en un mot, ma vie un peu mouvementée d’ouvrière soyeuse et de militante syndicaliste.


1. Les anciennes conditions du travail.

Je suis entrée comme apprentie chez MM. Durand frères, au Péage de Vizille, au commencement de 1883. J’avais alors 12 ans. Il y avait, à cette époque, dans l’usine, environ 800 tisseuses. On y travaillait 12 heures, et quelquefois 13 et 14 heures par jour ; les métiers battaient 80 coups à la minute ; les ouvrières étaient alors rares qui avaient à conduire deux métiers, et à peine si quelques-unes faisaient rouler trois métiers, à deux. On arrivait à gagner de 130 à 150 francs par mois ; et avec cela, un bon travail et de la très bonne matière : ce n’était pas comme aujourd’hui, où on fabrique de la soie artificielle avec du mûrier auquel on fait subir une préparation spéciale, comme qui dirait pour la fabrication de la pâte à papier (sur 100 balles de soie, 80 en moyenne sont de cette soie artificielle).

Quelques années plus tard, au début de 1888, je vins travailler à Vizille, à la maison Duplan. Là, on gagnait un peu plus, parce que le matériel y était perfectionné. Les métiers battaient 120 coups à la minute et les patrons soyeux engageaient le plus possible leurs ouvrières à conduire deux métiers à la fois. Cela s’accentua encore lorsqu’arriva la grande mode de la mousseline. Il en résulta un commencement de baisse des salaires, mais comme il n’y avait aucune organisation, personne n’osa protester. Dès lors, chaque année apporta de nouvelles modifications mécaniques, de nouveaux métiers, de nouvelles transformations ; et avec chaque perfectionnement du matériel, c’était une nouvelle diminution de salaires.