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PRÉFACE

d’ajouter que ces lignes étaient des vers. Le vieillard était poëte ; et comme sa médiocrité n’était pas aussi dorée que celle d’Horace, et qu’il ne pouvait pas payer à des imprimeurs l’impression de ses rêves champêtres, il se faisait à lui-même des éditions soignées de ses œuvres en manuscrit, qui ne lui coûtaient que son temps et l’huile de sa lampe ; il espérait confusément qu’après lui la gloire tardive, comme disent les anciens, la meilleure, la plus impartiale et la plus durable des gloires, ouvrirait un jour le coffret de cèdre dans lequel il renfermait ses manuscrits poétiques, et le vengerait du silence et de l’obscurité dans lesquels la fortune ensevelissait son génie vivant. Mon père et lui causaient de ses ouvrages pendant que je mangeais mes pêches et mon pain, dont je jetais les miettes aux deux pigeons.

Le vieillard, enchanté d’avoir un auditeur inattendu, lut à mon père un fragment du poëme interrompu. C’était la description d’une fontaine sous des châtaigniers, au bord de laquelle des jeunes filles déposent leurs cruches à l’ombre, et cueillent des pervenches et des marguerites pour se faire des couronnes ; un mendiant survenait, et racontait aux jeunes bergères l’histoire d’Aréthuse, de Narcisse, d’Hylas, des dryades, des naïades, de Thétis, d’Amphitrite, et de toutes les nymphes qui ont touché à l’eau douce ou à l’eau salée. Car ce vieillard était de son temps, et en ce temps-là aucun poëte ne se serait permis d’appeler les choses par leur nom. Il fallait avoir un dictionnaire mythologique sous son chevet, si l’on voulait rêver des vers. Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce qu’on nommait la muse, au lieu d’une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l’homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l’âme et de la nature.