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MÉDITATIONS


Il faut qu’avec l’effort de l’orgueil en souffrance
Le génie et la paix reconquièrent la France,
Et que nos vérités, de leurs plus beaux rayons,
Dérobent notre épée à l’œil des nations,
Ainsi qu’Harmodius, sous un faisceau de rose,
Cachait le saint poignard altéré d’autre chose !
Les serviteurs du monde en sont seuls les héros :
Où naquit un grand homme, un empire est éclos.
La terre qui l’enfante, illustrée et bénie,
Monte de son niveau, grandit de son génie :
Il conquiert à son nom tout ce qui le comprend.
Ô Léman, à ce titre es-tu donc trop peu grand ?
Jamais Dieu versa-t-il sur sa terre choisie,
De sa corne de dons, d’amour, de poésie,
Plus de noms immortels, sonores, éclatants,
Que ceux dont tu grossis le bruit lointain du temps ?
L’amour, la liberté, ces alcyons du monde,
Combien de fois ont-ils pris leur vol sur ton onde,
Ou confié leur nid à tes flots transparents ?
Je vois d’ici verdir les pentes de Clarens,
Des rêves de Rousseau fantastiques royaumes,
Plus réels, plus peuplés de ses vivants fantômes,
Que si vingt nations sans gloire et sans amour
Avaient creusé mille ans leurs lits dans ce séjour ;
Tant l’idée est puissante à créer sa patrie !
Voilà ces prés, ces eaux, ces rocs de Meillerie,
Ces vallons suspendus dans le ciel du Valais,
Ces soleils scintillants sur le bois des chalets,
Où, des simples des champs en cueillant le dictame,
Dans leur plus frais parfum il aspira son âme !
Aussi le souvenir de ces félicités
Le suivit-il toujours dans l’ombre des cités.
Ses pieds rampants gardaient l’odeur des herbes hautes,
Son premier ciel brillait jusqu’au fond de ses fautes,