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DES MÉDITATIONS.

gue pour être articulé ici-bas. L’âme est infinie, et les langues ne sont qu’un petit nombre de signes façonnés par l’usage pour les besoins de communication du vulgaire des hommes. Ce sont des instruments à vingt-quatre cordes pour rendre les myriades de notes que la passion, la pensée, la rêverie, l’amour, la prière, la nature et Dieu font entendre dans l’âme humaine. Comment contenir l’infini dans ce bourdonnement d’un insecte au bord de sa ruche, que la ruche voisine ne comprend même pas ? Je renonçais à chanter, non faute de mélodies intérieures, mais faute de voix et de notes pour les révéler.

Cependant je lisais beaucoup, et surtout les poëtes. À force de les lire, je voulus quelquefois les imiter. À mes retours de voyages, pour passer les hivers tristes et longs à la campagne, dans la maison sans distraction de mon père, j’ébauchai plusieurs poëmes épiques, et j’écrivis en entier cinq ou six tragédies. Cet exercice m’assouplit la main et l’oreille aux rhythmes. J’écrivis aussi un ou deux volumes d’élégies amoureuses, sur le mode de Tibulle, du chevalier de Bertin et de Parny. Ces deux poëtes faisaient les délices de la jeunesse. L’imagination, toujours très-sobre d’élans et alors très-desséchée par le matérialisme de la littérature impériale, ne concevait rien de plus idéal que ces petits vers corrects et harmonieux de Parny, exprimant à petites doses les fumées d’un verre de vin de Champagne, les agaceries, les frissons, les ivresses froides, les ruptures, les réconciliations, les langueurs d’un amour de bonne compagnie qui changeait de nom à chaque livre.

Je fis comme mes modèles, quelquefois peut-être aussi bien qu’eux. Je copiai avec soin, pendant un automne pluvieux, quatre livres d’élégies, formant ensemble deux volumes, sur du beau papier vélin, et gravées plutôt qu’écrites