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POÉTIQUES.

Là, tombe un vieux guerrier qui, né dans les alarmes,
Eut les camps pour patrie, et pour amour ses armes.
Il ne regrette rien que ses chers étendards,
Et les suit, en mourant, de ses derniers regards…
La mort vole au hasard dans l’horrible carrière ;
L’un périt tout entier ; l’autre sur la poussière,
Comme un tronc dont la hache a coupé les rameaux,
De ses membres épars voit voler les lambeaux,
Et, se traînant encor sur la terre humectée,
Marque en ruisseaux de sang sa trace ensanglantée.
Le blessé que la mort n’a frappé qu’à demi
Fuit en vain, emporté dans les bras d’un ami :
Sur le sein l’un de l’autre ils sont frappés ensemble,
Et bénissent du moins le coup qui les rassemble.
Mais de la foudre en vain les livides éclats
Pleuvent sur les deux camps : d’intrépides soldats,
Comme la mer qu’entr’ouvre une proue écumante
Se referme soudain sur sa trace fumante,
Sur les rangs écrasés formant de nouveaux rangs,
Viennent braver la mort sur les corps des mourants !…

Cependant, las d’attendre un trépas sans vengeance,
Les deux camps, animés d’une même vaillance,
Se heurtent, et, du choc ouvrant leurs bataillons,
Mêlent en tournoyant leurs sanglants tourbillons.
Sous le pied des coursiers les escadrons s’entr’ouvrent ;
D’une voûte d’airain les rangs pressés se couvrent ;
Les feux croisent les feux, le fer frappe le fer ;
Les rangs entre-choqués lancent un seul éclair :
Le salpêtre, au milieu des torrents de fumée,
Brille et court en grondant sur la ligne enflammée,
Et, d’un nuage épais enveloppant leur sort,
Cache encore à nos yeux la victoire ou la mort.