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DE LA POÉSIE.

ainsi. Un trou creusé dans la terre, et qui était censé correspondre à l’oreille du mort, lui servait de porte-voix vers cet autre monde ou dormait celui qu’elle venait visiter. Elle se penchait de moments en moments vers cette étroite, ouverture ; elle y chantait des choses entremêlées de sanglots, elle y collait ensuite l’oreille comme si elle eût entendu la réponse, puis elle se remettait à chanter en pleurant encore ! J’essayais de comprendre les paroles qu’elle murmurait ainsi et qui venaient jusqu’à moi ; mais mon drogman arabe ne put les saisir ou les rendre. Combien je les regrette ! Que de secrets de l’amour et de la douleur ! Que de soupirs animés de toute la vie de deux âmes arrachées l’une à l’autre ces paroles confuses et noyées de larmes devaient contenir ! Oh ! Si quelque chose pouvait jamais réveiller un mort, c’étaient de pareilles paroles murmurées par une pareille bouche !

À deux pas de cette femme, sous un morceau de toile noire soutenu par deux roseaux fichés en terre pour servir de parasol, ses deux petits enfants jouaient avec trois esclaves noires d’Abyssinie, accroupies, comme leur maîtresse, sur le sable que recouvrait un tapis. Ces trois femmes, toutes les trois jeunes et belles aussi, aux formes sveltes et au profil aquilin des nègres de l’Abyssinie, étaient groupées dans des attitudes diverses, comme trois statues tirées d’un seul bloc. L’une avait le genou en terre et tenait sur l’autre genou un des enfants, qui tendait ses bras du côté ou pleurait sa mère ; l’autre avait ses deux jambes repliées sous elle et ses deux mains jointes, comme la Madeleine de Canova, sur son tablier de toile bleue ; la troisième était debout, un peu penchée sur ses deux compagnes, et, se balançant à droite et à gauche, berçait contre son sein, à peine dessine, le plus petit des enfants, qu’elle essayait en vain d’endormir. Quand les sanglots de la jeune veuve arrivaient jusqu’aux