Page:Lamartine - Œuvres complètes de Lamartine, tome 1.djvu/77

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monde de mes propres pensées. Les derniers vers me sonnaient mélodieusement à l’oreille, mais faux au cœur. Le sentiment y devient l’esprit. L’esprit a toujours, pour moi, neutralisé le génie. C’est un vent froid qui sèche les larmes sur les yeux. Cependant j’adorais et j’adore encore Pétrarque. L’image de Laure, le paysage de Vaucluse, sa retraite dans les collines euganéennes, dans son petit village que je me figurais semblable à Milly, cette vie d’une seule pensée, ce soupir qui se convertit naturellement en vers, ces vers qui ne portent qu’un nom aux siècles, cet amour mêlé à cette prière, qui font ensemble comme un duo dont une voix se plaint sur la terre, dont l’autre voix répond du ciel ; enfin cette mort idéale de Pétrarque la tête sur les pages de son livre, les lèvres collées sur le nom de Laure, comme si sa vie se fût exhalée dans un baiser donné à un rêve ! tout cela m’attachait alors et m’attache encore aujourd’hui à Pétrarque. C’est incontestablement pour moi le premier poëte de l’Italie moderne, parce qu’il est à la fois le plus élevé et le plus sensible, le plus pieux et le plus amoureux ; il est certainement aussi le plus harmonieux : pourquoi n’est-il pas le plus simple ? Mais la simplicité est le chef-d’œuvre de l’art, et l’art commençait. Les vices de la décadence sont aussi les vices de l’enfance des littératures. Les poésies populaires de la Grèce moderne, de l’Arabie et de la Perse, sont pleines d’afféteries et de jeux de mots. Les peuples enfants aiment ce qui brille avant d’aimer ce qui luit ; il en est pour eux des poésies comme des couleurs : l’écarlate et la pourpre leur plaisent dans les vêtements avant les couleurs modérées dont se revêtent les peuples les plus avancés en civilisation et en vrai goût.

Je rentrai la nuit tombante, mes vers dans la mémoire, et me les redisant à moi-même avec une douce prédilection. J’étais comme le musicien qui a trouvé un motif et qui se le chante tout bas avant de le confier à l’instrument. L’instrument pour moi, c’était l’impression. Je brûlais d’essayer l’effet du timbre de ces vers sur le cœur de quelques hommes sensibles. Quant au public, je n’y songeais pas, ou je n’en espérais rien. Il s’était trop endurci le sentiment, le goût et l’oreille aux vers techniques de Delille, d’Esménard et de toute l’école classique de l’empire, pour trouver du charme à des effusions de l’âme, qui ne ressemblaient à rien, selon l’expression de M. D*** à Raphaël.