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un rapport d’un comité de l’Assemblée en 1826, dont M. Andrew Stuart était président, il est dit, que depuis 1784, la population des seigneuries, a quadruplé, tandis que le nombre des bestiaux n’avait que doublé, et que la quantité des terres en culture n’avait augmenté que d’un tiers. Les plaintes sur la détresse sont constantes et l’on admet de toutes parts que l’état d’une grande partie de la population se détériore. Un peuple ainsi situé doit changer son mode de vie. S’ils désirent maintenir leur présente existence agricole grossière mais bien pourvue, ce n’est qu’en se jetant dans les parties du pays où les Anglais sont établis ; ou s’ils tiennent à leur résidence actuelle, ils ne pourront gagner leur subsistance qu’en abandonnant leurs occupations actuelles, et en travaillant à la journée sur les terres, ou dans les entreprises commerciales sous les capitalistes Anglais. Mais aucun arrangement politique ne saurait perpétuer leur état actuel de propriétaires inactifs. Si les Canadiens Français étaient à l’abri de l’immigration d’une autre population, ils présenteraient en peu d’années l’état des paysans les plus pauvres de l’Irlande.

On ne peut guère concevoir de nationalité plus dénuée de tout ce qui peut donner de la vigueur et de l’élévation à un peuple que celle que présentent les descendants des Français dans le Bas-Canada, par suite de ce qu’ils ont retenu leur langue et leurs usages particuliers. Ils sont un peuple sans histoire ni littérature. La littérature d’Angleterre est écrite dans une langue qui n’est pas la leur, et la seule littérature que leur langue leur rende familière est celle d’une nation dont ils ont été séparés par 80 années de domination étrangère, et encore plus par les changements que la révolution et ses conséquences ont opérés dans tout l’état politique, moral et social de la France. Cependant c’est d’un peuple que l’histoire récente, et de nouvelles mœurs et manières de penser, séparent d’eux si entièrement que les Canadiens Français reçoivent presque toute l’instruction et l’amusement que l’on retire des livres. C’est sur cette littérature entièrement étrangère, qui traite d’événemens, d’idées, et de mœurs, qui leur sont tout-à-fait étrangers et inintelligibles, qu’ils sont obligés de dépendre. Leurs Journaux sont pour la plupart écrits par des natifs de France, qui sont venus chercher fortune dans le pays, ou que les chefs de parti y ont amenés pour suppléer au manque de talents littéraires disponibles pour la presse politique. De la même manière leur nationalité a l’effet de les priver des jouissances et des influences civilisatrices des arts. Quoique descendue du peuple du monde qui aime le plus généralement l’art dramatique, et qui l’a cultivé avec le plus de succès ; quoiqu’elle vive sur un continent où presque chaque ville, grande ou petite, a un théâtre Anglais, la population Française du Bas-Canada, isolée de tout peuple parlant sa langue, ne peut supporter un théâtre national.

Dans ces circonstances, je serais en vérité surpris si les plus réfléchis d’entre les Canadiens Français entretenaient à présent aucun espoir de continuer à conserver leur nationalité. Quelques efforts qu’ils fassent il est évident que l’opération de l’assimilation aux usages Anglais a déjà commencé. La langue Anglaise gagne du terrain comme la langue