Page:Langevin - La Pensée et l'action, 1950.djvu/126

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qui a été abstraite au début, et qui s'est colorée de concret à mesure que nous nous en servions. Le concret c'est de l'abstrait rendu familier par l'usage. La notion d'objet, abstraite à l'origine, arbitrairement découpée dans l'univers, nous est devenue familière à tel point que certains d'entre nous pensent que nous ne pouvions pas utiliser autre chose comme base pour construire notre représentation du monde. Ils croient que le corpuscule, extrapolation poussée à la limite de la notion d'objet, est et sera toujours indispensable à notre esprit pour interpréter le réel. J'ai pour ma part, plus de confiance dans les possibilités de notre évolution mentale. Ce n'est pas seulement la notion d'objet qui, primitivement abstraite, nous est devenue familière par l'usage depuis un passé lointain; nous voyons, dans notre expérience récente, des notions très abstraites et difficilement assimilables au début, se colorer de concret à mesure que se formait l'habitude, qu'elles s'enrichissaient de souvenirs et d'associations d'idées. Je citerai des notions comme celle du potentiel, par exemple. Dans ma jeunesse, il n'en était d'abord pas question; puis on a commencé d'en parler avec beaucoup de prudence. Le premier qui l'a introduite ici dans son enseignement était mon prédécesseur Eleuthère Mascart au Collège de France; il s'est fait railler, en particulier, par l'abbé Moigno qui rédigeait un journal scientifique, Le Cosmos, où Mascart était traité de « Don Quichotte » et de « Chevalier du potentiel ».