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L’IRIS BLEU

s’attablèrent devant un bon souper, chef-d’œuvre de Madame Emond, la logeuse d’Yves.

C’est mieux que notre éternelle boîte de singe des tranchées, n’est-ce pas ? dit-il.

— Je t’avoue que j’ai une faim à avaler n’importe quoi, tout comme si j’avais passé la journée à creuser des contre-mines. Et puis la conversation roula quelques instants sur la longue maladie de Paul dans un hôpital du Sud de la France, sa convalescence, son retour, et puis naturellement, ils parlèrent de la vie horrible qu’il avait menée en Europe depuis le retour d’Yves, de la blessure reçue à la prise de Cambrai des événements qui venaient de se passer et de la mort du vieil oncle que Paul avait connu à Amherst, lorsque l’octogénaire était venu dire le suprême adieu à son neveu.

— Et tes projets que nous devions réaliser ensemble ? Quand commençons-nous ? Je t’avoue que mon père ne m’a laissé aucune fortune et sauf les maigres économies réalisées sur ma paie de capitaine, et mon diplôme d’architecte, je n’ai pour toute richesse que ma santé et une confiance inébranlable en mon étoile.

— J’ai bien peur, mon pauvre Paul, que mes projets soient ensevelis avec mon vieil oncle… Et il lui raconta ce que nous connaissons déjà, le testament de son oncle, la prière du mourant, la promesse faite sur la dépouille du mort et sa résolution bien arrêtée de la tenir.

— Je t’approuve complètement et je fais bien volontiers le sacrifice de la part des bénéfices que j’aurais pu retirer de la réalisation de tels rêves. Je suis moi-même un religieux des traditions et je suis persuadé que c’est ce qui fait les races fortes. Hélas ! nous qui sommes supposés composer la classe dirigeante, nous sommes les premiers à donner l’exemple de la désertion.

— Pourvu que Berthe pense comme toi… C’était la première fois que le jeune notaire formulait tout haut cette crainte que depuis deux jours il commençait à éprouver, d’une manière vague d’abord et puis, à mesure qu’il examinait plus froidement la position, cette pensée d’un refus possible de la part de Berthe LeSieur de vouloir le suivre dans l’humble village, lui serrait de plus en plus le cœur. Berthe était la fille unique d’un négociant riche, et depuis sa plus tendre enfance, elle avait vu toutes les volontés plier devant ses caprices et ses exigences. Frivole et coquette, elle n’était ni plus mauvaise, ni meilleure qu’une autre ; mais ne vivant que pour le plaisir de vivre, n’ayant d’autre but dans la vie que sa satisfaction personnelle égoïste, saturée d’orgueil et de suffisance, étrangère à toute pensée de dévouement et de sacrifice, comprendrait-elle toute la grandeur de l’immolation au devoir. Yves l’avait rencontrée chez des amis, il avait tout de suite été gagné, captivé par la grâce, l’élégance et la beauté de cette poupée si charmante, il s’était fait l’esclave de ses caprices, ils avaient fait ensemble des rêves de bonheur pour l’avenir ; mais ces rêves avaient un tout autre cadre que l’austérité d’un petit village morne et endormi comme le repaire de rentiers qu’était St-Irénée. Depuis deux mois qu’il était parti pour Nominingue, il n’avait reçu d’elle que des missives frivoles et presque froides.

— Dis donc Yves, Berthe t’attend ce soir, je l’ai rencontrée cet après-midi, elle m’a fait promettre de t’amener, elle a tellement hâte de te revoir.

Quelques instants plus tard, les deux amis faisaient leur entrée dans le salon de la jeune fille, où Jeanne Lalande avait donné rendez-vous à Paul.

— Mon pauvre Yves, comme tu dois être fatigué ? Ce n’est pas raisonnable à moi de te forcer à veiller très tard ce soir ; mais je me sentais tellement le désir de te voir que je n’ai pas voulu attendre à demain.

— Nous vous laissons dit Jeanne, Paul vient me reconduire chez-moi, il reprendra Yves à son retour.

— Bonsoir, mes amis, je ne vous retiens pas je sais que vous avez vous-mêmes encore bien des choses à vous dire !…

Mon pauvre chéri ! dit-elle, quand ils furent seuls. Comme j’avais hâte de te revoir, il me semble que tu es parti depuis des années. Tes yeux sont abattus, tu as dû ne pas les fermer durant ces trois affreux jours. Ce doit être si ennuyeux ces cérémonies funèbres, même comme dans ton cas, quand c’est un parent éloigné ; mais nous allons te distraire mon chéri, et le souvenir de ces choses tristes va bientôt disparaître. D’abord, depuis que tu es parti pour Nominingue nous avons fait quantité de projets pour cet hiver ; nous allons avoir des soirées chaque semaine et puis nous nous sommes formés en club pour faire de longues excursions en raquettes, et puis, les Dames patronnesses du « Sou à la France » vont donner six grandes tombolas dans diverses parties de la ville et c’est notre groupe qui en aura charge, j’ai déjà choisi les costumes pour deux de ces soirées, ce sera très original, et puis, sais-tu, nous allons avoir une saison d’opéra, notre clan a promis de ne pas manquer une semaine, et puis…

Yves rêveur, la laissait caqueter tout sur-