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L’IRIS BLEU

hôtes les plus solitaires des grèves et des forêts. Monsieur Ferrier a commencé un livre sur les oiseaux de la province. Comme il se plaignait de ne pouvoir trouver quelqu’un capable de lui faire des planches en couleur représentant exactement ses oiseaux, je lui ai révélé mes talents de peinture, et il m’a prié de peindre ses oiseaux empaillés, ce sera une diversion à ma douleur et une quotepart modeste à un travail à la fois très utile et très agréable. Je vais commencer tout à l’heure à peindre mon premier oiseau, c’est un colibri à gorge rubis. Tu dois te souvenir des jolis petits oiseaux-mouches que nous voyions quelquefois dans le parterre du couvent, quand nous étions chez les Ursulines, c’est ce gracieux personnage que, sous le nom de colibri — il paraît que c’est son nom véritable — je vais essayer de reproduire.

Ce n’est pas une maigre tâche, je te l’assure et je ne sais si je pourrai jamais reproduire fidèlement le brillant métallique du plumage, la variété de coloration depuis le rouge vif de la gorge jusqu’au vert foncé du dos.

Monsieur le Curé m’a dit que j’avais à peu près le sujet le plus difficile et que si je réussissais celui-ci, il répondait du reste.

Je compte bien sur ce travail pour m’aider à passer le temps, car je t’avoue que malgré la bonne volonté de ce cher cousin, de Victoire, et du Curé, je trouve les journées bien longues et la solitude accablante.

Le village offre un aspect de tristesse et de mélancolie à faire pleurer avec ses grands arbres dépouillés de leurs feuilles, les champs labourés qui l’environnent, les jardins desséchés, l’herbe que les premières gelées ont roussie, tout semble se marier à ma douleur et l’aviver encore si possible.

Et pourtant, j’aime mieux encore être ici que dans notre chère ville de Québec, j’y suis plus seule avec mes regrets, j’y vis plus intimement avec mes souvenirs. Tous les jours je vais à l’église du village, une vieille petite église de brique aux murs fanés, avec ses statues comiques dans leur primitivité et ses chromos aux cadres défraîchis, si touchante dans sa simplicité et sa pauvreté qu’on s’y sent tout près, tout près de Dieu et qu’on peut Lui parler à cœur ouvert.

Le surlendemain de mon arrivée, j’ai assisté aux funérailles d’un vieillard de la paroisse, un nommé Marin, l’homme le plus riche des environs, m’a dit Victoire. S’il faut en juger par la foule considérable qui y a assisté, il faut croire qu’il devait jouir de l’estime générale car l’église était remplie. Il ne laisse, paraît-il, qu’un neveu, jeune notaire de Montréal, qui doit venir s’établir au village, au printemps.

Oh ! cette cérémonie, comme elle m’a fait verser de larmes ! Je n’étais plus dans la modeste église de St-Irénée, c’était là-bas dans la vieille Basilique que les chants funèbres me transportaient et me faisaient revivre avec déchirement les funérailles de ma pauvre maman chérie.

Aurevoir ma grande, j’essuie mes larmes pour aller trouver le Docteur, conserve-moi ta bonne et réconfortante affection.

Andrée.


CHAPITRE IX


Paul Lauzon à Yves Marin
St-Irénée, 7 mars 1919

Bien cher Yves : —

Tu dois commencer à t’impatienter, depuis cinq jours que je suis rendu dans tes terres et je ne t’ai pas encore envoyé dix lignes de rapport. C’est vraiment d’un administrateur trop peu soucieux de plaire à son seigneur et maître je me confonds donc en excuses.

D’abord, ai-je besoin de te dire que mon arrivée a un peu désappointé, c’est toi que l’on attendait ; mais enfin, à défaut de merles il faut bien se contenter de grives et mes nouveaux concitoyens ne me font pas trop mauvaise mine, d’autant plus que je leur ai annoncé ton retour prochain.

Le lendemain de mon arrivée, ma présence était inconnue dans tout le village et y causait toute une émotion. Que venait faire cet étranger ? Une indiscrétion de Lambert qui eut l’imprudence de révéler nos projets d’usine me valut d’être assiégé trois heures durant par ces pauvres rentiers qui venaient m’offrir leur propriété comme site de notre fabrique ; et je t’assure qu’ils n’y allaient pas de main morte les honnêtes villageois : mille, quinze cents et deux mille piastres pour des cambuses bonnes tout au plus à démolir, et si tu avais entendu leurs arguments, leurs prétentions… Heureusement, j’avais deviné leur jeu dès les premiers moments, et tout en confirmant la nouvelle de l’érection prochaine de notre usine, j’ai laissé entendre qu’elle serait érigée sur ton domaine.

Ne va pas te récrier, mon pauvre Yves, je n’ai pas l’intention d’envahir ton terrain : ton patrimoine demeurera intact et je suis persuadé que d’ici quelques jours je pourrai acheter à de très bonnes conditions le lopin de terre du père Desgranges contigu à tes