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L’IRIS BLEU

mosphère et suppurait à travers toutes les pores de la terre, se sentit tout à coup horriblement triste et lasse, lamentablement seule… Saisissant la poupée que Victoire avait jadis achetée pour la petite orpheline qu’elle croyait voir arriver, et que la jeune fille avait tenu à garder dans sa chambre, elle l’embrassa d’un fol élan maternel : « Demain, je t’en broderai un bonnet et tu verras comme il sera joli ! »


CHAPITRE XII


À sa descente du convoi du Grand Tronc qui l’avait conduit à St-Hyacinthe, Yves fut reçu par son ami Lauzon qui avait tenu à aller à sa rencontre.

« Mon cher Paul ! s’exclama notre voyageur comme il fait bon de se retrouver enfin chez soi après une si longue suite de pérégrinations ! Durant cette année que j’ai passée loin du pays, je ne suis jamais demeuré plus de trois semaines en la même localité ; c’est te dire que ce fut durant ce voyage une suite de visages inconnus qui passaient devant moi comme en un spectacle de cinéma. Et toi ? Je n’ai pas besoin de te poser la question conventionnelle : « Comment cela va ? » Tes lettres suintaient tellement le bonheur que si tu n’étais pas mon ami, je crois que je te jalouserais !

— En effet je suis heureux comme un roi ! si toutefois l’on peut dire que les rois peuvent être heureux de notre temps. Je travaille toute la journée, mais à mon retour à la maison, le soir, j’ai le bon sourire de ma Jeanne qui me récompense à lui seul de mes fatigues et me donne le courage de recommencer avec plus d’ardeur encore le lendemain.

Les deux amis étaient montés dans la voiture que l’architecte avait louée au village pour venir chercher Yves à St-Hyacinthe, présageant que le jeune homme préférerait faire le trajet ainsi que dans les wagons démodés du chemin de fer. C’était délicieux, cette promenade de midi, par un beau soleil de juin. De chaque côté de la route s’étendaient à perte de vue les champs de foin encore vert mais que commençaient à envahir le trèfle en fleur, les marguerites blanches, les rudbeckies, la renoncule parsemant la verdure de ses boutons d’or, la chicorée aux belles fleurs bleues, la persicaire aux épis roses, et tant d’autres que les agriculteurs appellent « les mauvaises herbes », mais dont la beauté et la grâce captivent les yeux du passant qui n’y voit que des ornements mis par Dieu dans la nature pour la faire plus aimer chérir et admirer.

Yves regardait avec allégresse cette campagne qui allait être son lot maintenant, il respirait à pleins poumons cet air vivifiant et écoutait avec le peu d’attention qui lui restait le verbiage de son ami qui, trop heureux de son retour, ne cessait de parler de tout et de rien, sans lui laisser le temps de placer un seul mot.

« Que c’est beau ! Comme on respire ! » eut-il enfin la chance de s’exclamer comme la voiture longeait la rivière Yamaska, en face des « Rapids Plats ».

— Et pourtant, ce n’est pas encore chez nous, mon cher Yves ; ici, l’on est encore trop près de la ville avec ses usines qui gâtent l’air de leur fumée, trop près du bruit, du factice. Chez nous, c’est la nature dans sa primitive simplicité, son charme encore vierge, sa tranquillité pastorale. Que je te dois de remerciements de m’avoir associé à tes travaux ; je ne me sens plus inutile comme autrefois, chaque jour de travail porte ses fruits me procure une somme inconcevable de joie et de bonheur. Je t’ai tenu au courant de nos travaux, je tiens dès ce soir à te rendre un compte fidèle de mon administration et tu verras comme nous sommes sur la route du succès.

— Mais, non ! mon vieux, ce soir, laisse-moi bien tranquillement goûter le bonheur du retour, je veux bien, si tu le désires absolument visiter l’usine ; mais ne viens pas me causer de chiffres, je ne me sens pas la tête à cette gymnastique.

— Ce sera pour demain alors, car je veux absolument te faire constater par toi-même notre succès inespéré.

— J’ai reçu tes lettres et ce qu’elles m’en disaient me suffit ; je sais par elles que nous avons réalisé cette année au-delà de six mille piastres de profit net, et je compte bien me mettre moi-même à l’œuvre. Tu as été le pionnier de la fabrique de confiserie et de conserves alimentaires, je serai celui de la toilerie. Je rapporte de mon voyage tous les éléments nécessaires pour en faire un succès et je me fais un point d’honneur d’en être l’artisan. Mon pauvre Paul, comme tu as dû souvent me trouver égoïste de t’avoir ainsi laissé seul en face de tant de travail ; mais que veux-tu, c’est bête, je me sentais si peu d’énergie, j’étais tellement démoralisé, désabusé, je ne pouvais pas ne pas partir ; et d’ailleurs, je te le répète, je n’ai pas perdu mon temps là-bas !

— Au moins, nous reviens-tu complètement guéri ?