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L’IRIS BLEU

pas à recouvrer la santé ! Pauvre enfant ! comme il doit souffrir !… Mais il vit et malgré moi, cette blessure qui doit enfin l’éloigner de l’horrible hécatombe me rend heureux…

15 avril 1917

Une escouade d’agents est arrivée dans le village à la poursuite des conscrits récalcitrants… C’est à croire que nous devons nous réjouir d’être vieux. Qui aurait prédit, il y a vingt ans, qu’un jour viendrait où l’on pourchasserait nos jeunes gens comme des criminels parce qu’ils refusent d’abandonner père, mère, frères et sœurs, le village qui les a vus naître, la vieille chaumière où ils ont fait leurs premiers pas, pour aller dans les marais des Flandres servir de chair à canon aux Allemands… Et pour qui ces sacrifices ? Pour le Canada ? Farceurs ! La défense du Canada, elle est ici, dans nos champs que l’on ouvre à la culture… Les meilleurs soldats de notre pays ce sont ceux qui savent tenir fermement les manchons de la charrue, les semeurs au large geste prometteur de blé d’or, les défricheurs hardis qui attaquent la forêt et font reculer les frontières de la civilisation ! Farceurs ceux qui disent que nos premières lignes de défenses sont dans les Flandres ! Farceurs qui répètent que nous devons à la France de voler à son secours ! Cyniques farceurs ceux qui affirment que cette horrible boucherie est la guerre de la civilisation ! Ayons donc enfin le courage de dire bien franchement à tous ces prêcheurs qui viennent suivant le besoin nous rappeler un cousinage perdu dans les siècles, que nous ne sommes ni Français ni Anglais, que nous ne sommes simplement et uniquement que Canadiens !

1er avril 1917

Lambert vient d’entailler, c’est le temps des sucres… Ce soir je vais aller coucher dans la sucrerie. Au milieu de ces érables centenaires qui ont été témoins des labeurs et des souffrances des miens, je me sens plus paisiblement libre de rêver du passé, de revivre mes souvenirs…

Je n’ai pas de nouvelles d’Yves depuis près d’un mois. Dans sa dernière lettre il m’annonçait son départ pour les tranchées après un repos de quinze jours. Lui serait-il arrivé malheur ? qu’il est dur de vivre ainsi dans l’incertitude !

1er février 1917

J’ai reçu une lettre d’Yves ce matin, il m’annonce qu’il vient d’être cité à l’ordre du corps d’armée à la suite d’une reconnaissance hasardeuse qu’il a menée à bonne fin. En lisant sa lettre, toute remplie de bravoure, de hardiesse, d’un mépris dédaigneux de la mort j’ai senti tout mon sang bouillir d’orgueil et je me demande si c’est la fierté de ma race ou la crainte de voir mes rêves s’anéantir qui l’emporte dans mon cœur !

Et puis, c’était depuis le commencement de l’automne la même préoccupation au sujet de ce neveu qu’il avait tant peur de voir mourir, de ce jeune homme insouciant sur la tête duquel il avait reporté les espérances de toute une famille. L’été précédent, les traces de cette préoccupation se faisaient plus rares, non pas qu’elle n’ait jamais cessé, mais les travaux des champs, le spectacle de la belle nature, les récoltes qui s’accumulaient dans ses granges, les fleurs de son parterre qu’il soignait avec une paternelle sollicitude étaient autant d’heureuses diversions à ses rêveries.

15 octobre 1916

Les oiseaux ont commencé leur migration. Des jolis hôtes de mon bosquet, bien peu me sont restés. Les hirondelles ont abandonné les nids où cet été elles avaient couvé leurs petits ; les merles ne sifflent plus dans les têtes des arbres lorsque le soir, le soleil se couche ; les martinets volent en troupes nombreuses autour de la cheminée, sonnant le rassemblement pour le grand départ ; les mainates ont délaissé leur bourgade dans les têtes des grands pins, les pinsons se font chaque jour de plus en plus rares ; seuls les moineaux me restent pour égayer ma solitude. Les reverrai-je mes jolis oiseaux ?

Au moins, ils reviendront, eux, ils reviendront avec le printemps et les bois retentiront de leurs joyeux chants, ils reconstruiront leurs nids dans ces mêmes bosquets où ils ont cet été élevé leur famille… Hélas ! nos braves cultivateurs émigrent aussi, mais c’est pour ne plus revenir. Comme il est triste de voir nos gens abandonner la terre pour aller s’engouffrer dans la métropole. Montréal ! Ce nom magique fascine tout le monde. La convoitise des hauts salaires, des courtes heures de travail, du luxe moderne, du plaisir qu’ils croient y trouver leur font oublier leurs devoirs de citoyen et de patriote.

Ce mal de la centralisation de notre population dans une seule ville avec sa contingence naturelle et certaine de vice, d’orgueil, d’abaissement moral et physique est, à mon point de vue, le plus grand danger qui menace la vitalité de notre race. Quel remède y apporter ? Ouvrir de nouveaux centres de colo-